Doit-on ressusciter les espèces disparues ?

Avez-vous entendu parler de Rheobatrachus silus ? Si la réponse est non, il n’y a rien d’étonnant car cette espèce australienne de grenouille, connue en français sous le nom de grenouille plate à incubation gastrique, est considérée comme éteinte depuis 1983, date à laquelle le dernier spécimen conservé en captivité est mort. L’animal s’avère pourtant fascinant, pour deux raisons. La première tient à son mode d’incubation très particulier : une fois qu’elle avait pondu, la femelle avalait ses œufs et les tenait à l’abri dans son estomac où ils grandissaient durant environ un mois et demi. Pendant toute cette période, la grenouille ne mangeait pas et son estomac cessait de produire de l’acide chlorhydrique qui, autrement, aurait dissous les œufs. Enfin, la grenouille accouchait… par la bouche.

La seconde raison, pour laquelle on reparle de Rheobatrachus silus aujourd’hui, s’appelle le projet Lazare (comme le Lazare que Jésus ressuscite dans le Nouveau Testament). Derrière ce nom de code se trouve l’idée de chercheurs australiens de ramener à la vie cette espèce de grenouille disparue. Comment ? Même si ses derniers représentants ont trépassé depuis longtemps, certains ont été conservés au frais. Il était donc théoriquement possible de les cloner. L’expérience, dont l’annonce a été faite le 15 mars dernier, a donc consisté à transférer les noyaux de cellules mortes de Rheobatrachus silus, noyaux porteurs du matériel génétique de l’animal, dans les œufs énucléés d’une autre espèce de grenouille australienne en espérant que la machinerie cellulaire se remette en marche. Et c’est ce qui s’est passé, même si cela n’a pas duré longtemps. Les embryons obtenus n’ont pas survécu plus de quelques jours.

Le même type d’expérimentation avait déjà été tenté en 2003 avec un mammifère, le bouquetin des Pyrénées, dont la dernière représentante était morte trois ans plus tôt écrasée par un arbre. Sur la cinquantaine de ses noyaux de cellules transplantés dans des ovules de chèvres, seulement un s’en fut jusqu’au bout du parcours. Un petit bouquetin des Pyrénées femelle naquit mais la résurrection de l’espèce ne dura que quelques minutes. A peine sortie du ventre de sa mère porteuse, la chevrette succomba en effet à une malformation pulmonaire, ce qui souligna la difficulté de la technique de clonage par transfert de cellule somatique adulte devenue célèbre grâce à la brebis Dolly.

Mais le clonage n’est qu’une des trois solutions actuellement envisagées pour faire revenir à la vie des espèces disparues. Pour schématiser, une deuxième technique, dite de l’ingénierie génétique, consiste à séquencer le génome d’un animal éteint et à insérer les morceaux d’ADN qui font sa spécificité dans le génome d’une espèce cousine toujours vivante. Quant à la troisième approche, elle ne fonctionne que si l’espèce disparue a laissé derrière elle une ou des espèces « filles »  comme, par exemple, l’aurochs, ancêtre des bovins domestiques que nous connaissons. Dans ce cas – et c’est, pour l’aurochs, l’objectif du programme néerlandais Tauros –, on utilise des méthodes traditionnelles d’élevage, en faisant se croiser entre eux des individus qui expriment le plus les caractéristiques physiques de l’ancêtre. Une sorte de sélection vers le passé qui peut être guidée par la génétique : si l’on dispose du génome de l’espèce disparue, il est possible de vérifier, au fur et à mesure des croisements, que le génome des individus obtenus se rapproche ou non du génome visé.

Même si l’on ne risque pas de rejouer à Jurassic Park, étant donné que, 65 millions d’années après la disparition des dinosaures, on n’a pas la moindre chance de reconstituer l’ADN complet d’un T-Rex, certains chercheurs rêvent de redonner vie à certaines espèces récemment rayées de la surface de la Terre. Un processus de renaissance qu’on appelle la « dé-extinction ». Le mammouth, le dodo ou le tigre de Tasmanie sont peut-être des Lazare qui s’ignorent… Même si elle n’est pas nouvelle, la thématique de la dé-extinction prend un tour excitant avec les possibilités réelles qu’offre la science actuelle. D’où un certain nombre d’interrogations sur son intérêt et sur  les avantages et les inconvénients qu’il y aurait à voir renaître des espèces, mortes pour certaines depuis des millénaires, sur la planète d’aujourd’hui.

Ce sont tous ces arguments que viennent de résumer deux chercheurs de l’université Stanford (Etats-Unis), Jacob Sherkow et Henry Greely, dans un article publié par Science le vendredi 5 avril. Dans la colonne des « risques et objections », ils rangent cinq éléments. Tout d’abord, le bien-être animal car, comme on l’a vu avec l’exemple du bouquetin des Pyrénées (mais aussi avec Dolly), la technique du clonage crée des individus risquant de souffrir de pathologies diverses. Vient ensuite le risque sanitaire : les espèces ressuscitées peuvent se révéler d’excellents vecteurs pour certains pathogènes ou bien posséder, dans leur génome, des rétrovirus endogènes potentiellement dangereux… Il se peut également que, dans l’environnement actuel, ces anciennes espèces se comportent comme des espèces invasives et mettent en péril d’autres espèces fragiles ! Il existe un autre risque écologique plus subtil : que la possibilité de ressusciter à volonté une espèce conduise à un relâchement voire à la fin des politiques de protection des espèces menacées. Pourquoi se fatiguer à sauvegarder l’ours polaire si on peut le recréer quand on veut ? Enfin vient une sorte d’objection morale : ressusciter une espèce éteinte équivaudrait à ce que les chercheurs se prennent pour Dieu. Un argument que Mike Archer, un des scientifiques impliqués dans le projet Lazare, a balayé d’un revers de la main en disant : « Je pense que nous avons déjà joué à Dieu quand nous avons exterminé ces animaux. »

Et effectivement, dans la liste des « bénéfices » dressée par MM. Sherkow et Greely, on trouve, parmi cinq nouveaux arguments, celui de la « justice ». Ce ne serait que justice que de ramener à la vie des espèces que nous avons anéanties. Par ailleurs, les chercheurs pourraient étudier de nouvelles espèces voire découvrir, par exemple dans des plantes disparues, des principes actifs utiles en médecine. Troisième avantage : les avancées technologiques que l’on ferait en développant l’ingénierie génétique. On peut aussi espérer un bénéfice à réintroduire de la biodiversité ancienne dans des environnements menacés ou appauvris. Enfin, il y a ce que l’on pourrait appeler l' »effet waouh ! ». Imaginez la sensation éprouvée en voyant des mammouths de chair, d’os et de poils (et non plus des personnages de films d’animation) se promener dans la steppe…

La dé-extinction pose également des questions juridiques insoupçonnées, expliquent Jacob Sherkow et Henry Greely. Si l’on met de côté le fait de savoir comment s’appliqueraient les législations et réglementations concernant les espèces menacées, on peut se demander si les espèces recréées feraient ou non l’objet de… brevets ! Le débat sur la brevetabilité du vivant étant loin d’être tranché, il se peut donc que l’on voie arriver des Mammouths® ou des Dodos®… Enfin, la dernière question n’est pas la moins importante : jusqu’où aller dans la dé-extinction ? Faut-il l’encadrer sur le plan légal ? Où sont les limites et qui les pose ? L’article de Sciencene le dit pas mais il est évident que, dans la longue liste des disparus ressuscitables, figure en très bonne place une espèce qui nous tient particulièrement à cœur, sur laquelle de nombreux chercheurs travaillent de par le monde, dont on vient de terminer un séquençage du génome de haute qualité et dont la renaissance poserait d’insondables problèmes éthiques : l’homme de Néandertal…

http://passeurdesciences.blog.lemonde.fr/2013/04/07/doit-on-ressusciter-les-especes-disparues/

Pierre Barthélémy

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