Tolkien, la création spéculaire

par Alexis Brocas

Nains, elfes, semi-hommes, les créatures de Tolkien créent à leur tour des œuvres fictives, qui résonnent toutes différemment, mais toutes harmonieusement, avec l’œuvre réelle qui les contient.

«Arda», «le Royaume» en elfe Sindarin. Ce nom mélodieux – ou plutôt phonesthétique, pour reprendre la terminologie de son inventeur – désigne le monde élaboré par Tolkien, avec ses continents, ses peuples elfes, humains, hobbits et nains, leurs langues, culture et œuvres. Un monde qui illustre de façon spectaculaire les pouvoirs de sublimation propre à la littérature : aussi vaste et détaillé qu’il soit, aussi ancien qu’il paraisse, ce monde est né d’un esprit contemporain, et porte la marque de ses passions, goûts, croyances et tempérament. Cet esprit, contrairement à l’image que tend à accréditer son biographe Humphrey Carpenter, ne vivait pas dans son monde imaginaire qu’il aurait fini par tenir pour réel. Arda est l’œuvre d’un créateur conscient, comme tend à l’indiquer la profonde cohérence qui relie les textes entre eux. Elle tient à l’historicité et au patient travail d’harmonisation mené par Tolkien. Mais aussi à la répétition de certains motifs qui, par leur tonalité mythologique, en disent autant sur le monde de Tolkien que sur le nôtre.

Ainsi, la Genèse fictive dont Tolkien dote son univers et les réalisations artistiques de ses peuples et entités inventées éclairent chacune différemment son travail créatif. Il ne s’agit pas de dire que Tolkien aurait disséminé des éléments de sa conception de la littérature dans les œuvres des nains, elfes ou Ainurs, plutôt de montrer comment ces œuvres fictives résonnent harmonieusement avec l’œuvre réelle qui les contient, et avec la manière de Tolkien.

Avant Arda, vient son créateur, Eru Illúvatar, dieu unique. Tolkien nous conte son ouvrage dans l’Ainulindalë : «Il y eut d’abord Eru, le premier, qu’en Arda on appela Illúvatar ; il créa d’abord les Ainur, les Bénis, qu’il engendra de sa pensée (…) Alors Illuvatar leur parla : “De ce thème que j’ai proclamé devant vous, je souhaite maintenant que tous ensemble, harmonieusement, nous fassions une Grande Musique”.» Et de cette grande musique collective, Illúvatar  fera naître l’univers… Or, le Silmarillion, le premier projet littéraire de Tolkien, devait se présenter lui-même comme une compilation de textes de traditions diverses dont les recoupements auraient permis au lecteur de se représenter l’antiquité d’un monde. Comme dans la création d’Arda, où les Ainur, ces «dieux secondaires» participent chacun à l’élaboration du cosmos, plusieurs auteurs (fictifs) devaient donc participer à un ensemble, ceci en vue d’atteindre une vision première.

La question de la correspondance de l’œuvre à la vision initiale préoccupe Tolkien. Ainsi décrit-il l’art des elfes : «Leur “magie” est l’art délivré de beaucoup de ses limites humaines : plus aisé, plus rapide, plus achevé (la vision et la réalisation en correspondance parfaite)» (Lettre à Milton Waldman). Un rêve d’artiste aussi familier des fulgurances (la première phrase du Hobbit fut rédigée pour remplir une copie rendue blanche par un élève) que des patientes réécritures.

Avant de nous informer sur Tolkien, l’art des elfes nous parle de ses auteurs, eux aussi «délivrés de beaucoup de (nos) limites humaines». Ces elfes, parus aux premiers âges du monde, ont pour destin est «d’être immortels, d’aimer la beauté du monde de l’aider à se révéler pleinement grâce à leur délicatesse et leur perfection innée, de durer tant qu’il dure, de ne jamais l’abandonner même quand ils sont massacrés». Autrement dit, comme l’art elfique est un idéal de l’art humain, les elfes sont une «correction», de l’homme. Son image avant la chute – plus beaux, braves, attentif à la nature, rêvant d’étranges songes éveillés, mais capables d’égarements. Et évidemment, leurs aptitudes esthétiques et créatives, leur tension vers un absolu divin évoquent la passion de l’harmonie chez Tolkien – notamment entre sens et son.

Ajoutons que les elfes eux-mêmes représentent une des plus belles inventions de Tolkien : leur charisme séduit à la fois le lecteur et les personnages («Moi, aller voir des elfes et tout ? Hourra !» s’écrie le hobbit Sam au début du Seigneur des Anneaux). Tolkien les a notamment construits dans un rejet de la vision légère qu’en donne Shakespeare dans Le songe d’une nuit d’été, et une adhésion à l’ancienne signification du terme – telle que l’emploie Spenser dans le poème épique La Reine des Fées (1590). Sur ce plan, le processus de réhabilitation s’est révélé efficace : non seulement les elfes, autant que le dragon, apparaissent comme les ambassadeurs métonymiques de l’œuvre de Tolkien, mais l’image qu’il en donne semble avoir supplanté – si l’on en croit les représentations de l’Elfe dans la culture populaire — celles d’Obéron et de son épouse Titania.

Si les elfes apparaissent comme une «correction» de l’homme, les nains semblent une contrefaçon – une heureuse contrefaçon, qui éclaire l’ensemble de la création selon une tout autre perspective. Le mythe relatant leur naissance frappe, là encore, par la profondeur de ses résonances – bibliques, littéraires, spéculaires… Il met en scène Aulë, un de ces fameux Ainurs créé par le Dieu premier. Un bâtisseur qui, en attendant la venue au monde des elfes et des hommes, se crée, selon l’image qu’il s’en fait, des apprentis. En somme, il usurpe un des privilèges du Dieu premier, lequel vient le lui reprocher. Éperdu de remords, Aulë s’apprête à écraser sous son marteau ses créatures. Et pris de pitié, Illuvatar suspend son geste, donne aux nains la vie indépendante qu’Aulë n’avait pu leur insuffler, et commande qu’ils reposent avant la venue des premiers-nés. Voilà la création imprévue d’Aulë intégré à la création première, comme une histoire apparue tardivement peut être intégrée à une œuvre préméditée sans la troubler, si elle advient au bon moment. Ainsi du Seigneur des Anneaux, que Tolkien écrivit sur l’insistance de ses éditeurs, comme «s’(il) s’était concentré sur un détail (la découverte d’un anneau) dans un vaste ensemble », comme l’écrit Vincent Ferré dans Sur les rivages de la Terre du Milieu. Et ainsi peut-être du nain lui-même, que Tolkien range, dans ses premiers textes, du côté du mal et de la dénaturation avant de fixer sa nature dans le Silmarillion : «Durs comme le roc, obstinés, prompts à l’amitié comme à l’hostilité, et ils résistent mieux à la peine, à la faim, à la souffrance que tous les êtres parlants. Et ils vivent longtemps, plus longtemps que les humains, sans atteindre la vie éternelle». En découle leur art, caractérisé par de vastes architectures souterraines où résonnent de profonds échos (la Moria du Seigneur des Anneaux, le Royaume sous la montagne du Hobbit). Telle l’œuvre de Tolkien, patiemment construite où le texte repose sur un réseau de sous-textes.

Les humains, les «Successeurs» apparaissent avec le soleil en des temps déjà troublés. Au contraire des nains et des elfes, ils ne disposent pas de qualités propres, sinon leur mortalité, ce don qui les tourmente. Capables d’orgueil comme de loyauté, ces hommes sont nos reflets – et c’est aussi à travers eux que la  fiction de Tolkien éclaire notre monde. Tel le récit de la chute du royaume de Númenor contenu dans l’Akallabêth : il montre l’homme parvenu à son acmé, ivre de sa propre puissance et trompé par Sauron, transgressant un interdit divin et tentant de conquérir l’immortalité. Les réalisations de  Númenor, en cette époque tardive, ne se caractérisent plus par l’harmonie initiale («ils écrivirent des lettres (…) dans lesquelles ils consignèrent maintes choses sages et merveilleuses») mais par la démesure («ils inventaient des machines et construisaient des navires toujours plus grands»).  Or, la question de la démesure n’est pas étrangère à Tolkien. («(…) Un projet d’une telle démesure ne s’est pas développé tout d’un coup», écrit-il à propos du Silmarillion) et de même la tentation de s’arroger un privilège divin («le subcréateur souhaite être le Seigneur et Dieu de sa création personnelle»). Númenor porte l’empreinte de l’Atlantide, de la Tour de Babel – il connaîtra un châtiment semblable-  et de la prétention de Tolkien à édifier un monde entier avec ses peuples et ses langues.

Les hobbits viennent injecter un peu d’humilité à ce monde de hautes aspirations. Leur surnom « semi-hommes », dit leur parenté avec l’espèce humaine, et le peu de considération dans laquelle on les tient. Réputés pour leurs pieds cornés, leur petite taille, leur appétit (jusqu’à sept repas par jour) et leur discrétion, les hobbits représentent «le héros malgré lui» (Dictionnaire Tolkien). «Mon Sam Gamegie  est en fait un décalque du soldat anglais», écrivit l’auteur (cité par Humphrey Carpenter). Le Hobbit est celui qui met l’aventure au niveau du lecteur. Au sens le plus littéral du terme puisque Tolkien, dans l’avant-propos de la première édition du Seigneur des anneaux, se présente comme «le rapporteur d’une ancienne tradition hobbite issue de ce Livre Rouge de la Marche de l’Ouest, dont il attribue la composition à Bilbo et Frodo Bessac, ainsi qu’à Sam Gamegie» (dictionnaire Tolkien). Et ainsi le corpus tolkienien trouve un autre reflet à l’intérieur de lui-même.

http://www.magazine-litteraire.com/actualite/tolkien-creation-speculaire-07-01-2013-60436

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