Trois royaumes se disputent un empire

208 DE NOTRE ERE. LA CHINE DISLOQUEE. Brisant le dogme qui voulait que l’empire soit uni et centralisé, trois chefs de guerre scindent le territoire et se proclament Fils du Ciel. Un coup d’Etat sanglant met fin à cette partition.


Portrait de Kuang Wu Ti, Dynastie Han - E.R.L/SIPA

Portrait de Kuang Wu Ti, Dynastie Han - E.R.L/SIPA
Par DAMIEN CHAUSSENDE*
Vers la fin du IIe siècle de notre ère, sous la dynastie des Han, l’autorité de l’empereur ne cesse de s’affaiblir. Profitant de cette situation, des chefs de guerre locaux se taillent des territoires autonomes, et la soldatesque ravage le pays, en proie à d’innombrables batailles, razzias ou insurrections, le tout sur fond de mouvements religieux millénaristes, tel celui des turbans jaunes de 184 qui n’hésite pas à s’attaquer à l’empereur lui-même.Graduellement, trois généraux prennent le pas sur les autres, chacun se prétendant le véritable défenseur de l’empire Han en danger. L’un d’entre eux, le célèbre Cao Cao (Ts’ao Ts’ao), jouit d’un avantage symbolique : il dispose à ses côtés de l’empereur légitime des Han, souverain fantoche certes, mais paré du prestige impérial. Redoutable stratège, Cao Cao parvient en une vingtaine d’années à unifier tout le nord du pays, mais se heurte en 208 à la coalition des deux autres chefs, Sun Quan et Liu Bei, qui, lors de la bataille fluviale de la Falaise rouge, brisent ses prétentions méridionales.Ce combat est si profondément ancré dans la mémoire chinoise qu’il a été porté à l’écran par le réalisateur John Woo, dans sa vaste épopée cinématographique les Trois Royaumes, en 2008.

UNE SITUATION IDÉOLOGIQUEMENT INTOLÉRABLE

Dès lors, pour la première fois de son histoire, mais pas la dernière, l’empire se disloque et se trouve scindé en trois ; en 220, le fils de Cao Cao met officiellement un terme à la dynastie des Han : il contraint le dernier souverain à l’abdication, se proclame Fils du Ciel (c’est-à-dire empereur) et fonde une nouvelle dynastie, les Wei.Les deux autres chefs ne tardent pas à suivre le même chemin et fondent eux aussi leur propre dynastie impériale. Il y a maintenant trois empereurs en Chine, chacun établi dans un centre économique et stratégique : Luoyang au nord (royaume de Wei), Nankin au sud-est (royaume de Wu) et Chengdu à l’ouest (royaume de Shu).La situation est intolérable sur le plan idéologique, car l’idée impériale d’unité et de centralisation, un legs du premier empereur, demeure la norme. Dans ce système, il ne peut y avoir qu’un seul Fils du Ciel. Pendant une quarantaine d’années, les Trois Royaumes tentent par tous les moyens de s’annexer les uns les autres.

L’unification a finalement bien lieu, elle n’est cependant pas le fait de l’un de ces trois Etats. Elle est l’aboutissement d’un coup d’Etat particulièrement sanglant ourdi dans le royaume de Wei par un militaire du nom de Sima Yi (179-251).

Ce dernier avait été, au début de sa carrière, un franc partisan des Cao. Il fut très proche du fils de Cao Cao – le fondateur officiel des Wei – puis de son successeur, qui tous deux le nommèrent régent ou corégent à leur mort. C’est également un général au grand prestige militaire, puisque, en 238, il a annexé dans le Nord-Est une région sécessionniste depuis plus de cinquante ans. Cependant, revenu à la cour, il se heurte à l’hostilité d’une partie du clan Cao, notamment celle du régent, qui voit d’un mauvais œil cet ambitieux général.

Pendant quelques années, Sima Yi reste en retrait, mais il sait qu’il dispose d’un réseau de soutiens très important : étant le patriarche du clan Sima – il est septuagénaire lors de son coup d’Etat -, dépositaire de l’autorité familiale, il a pendant plusieurs dizaines d’années noué diverses alliances en mariant ses enfants et petits-enfants aux membres des plus grands clans de l’époque. En outre, bien que militaire, il se présente comme un défenseur du confucianisme le plus traditionnel, doctrine alors mise en danger par un courant néotaoïste en vogue à la cour des Wei ; cela lui assure donc le soutien de clercs et d’intellectuels.

En 249, sentant l’heure venue, Sima Yi profite d’une sortie officielle de l’empereur et du régent pour déclencher son putsch : il se rend maître de la capitale et de ses arsenaux, et envoie une lettre à l’empereur dans laquelle il met en accusation le régent, tout en lui promettant la vie sauve s’il quitte le pouvoir. Ce dernier accède à la demande, mais sera exécuté, comme tous ses partisans.

Sima Yi a donc réussi son coup : il s’est emparé brusquement du pouvoir alors aux mains du clan Cao, tout comme celui-ci l’avait confisqué aux empereurs des Han. Ayant éliminé physiquement ses principaux rivaux, Sima Yi était en bonne position pour établir un pouvoir durable, mais, relativement âgé, il ne vit pas la suite des succès de son clan.

De fait, à partir de 249, trois générations de Sima se succèdent en tant que «maire du palais» à la tête du royaume de Wei, purgeant celui-ci de toute opposition, tout en continuant la lutte contre les deux autres royaumes. En 264, le Wei, le plus puissant des trois, parvient à annexer celui de Shu. Cette victoire assure aux Sima un prestige immense : ils présentent cette conquête comme la première étape vers l’unification et montrent qu’ils sont, par là, agréés par le Ciel.

Ils méritent tout naturellement d’accéder à la dignité impériale, disent leurs propagandistes. C’est ainsi que, deux ans plus tard, le dernier empereur Wei est contraint à l’abdication, et transmet le pouvoir à un Sima. Les descendants de Sima Yi fondent alors une nouvelle dynastie, les Jin, du nom d’un territoire proche de leur lieu d’origine. Le nom des dynasties chinoises, en effet, n’a pas de lien avec celui de la famille au pouvoir, c’est le nom de l’Etat en quelque sorte, le plus souvent choisi en reprenant le nom d’une principauté de l’Antiquité.

Le premier dépositaire du pouvoir sous les Jin, l’empereur Wu (236-290), Sima Yan de son nom personnel, petit-fils de Sima Yi, a la lourde tâche de réorganiser l’Etat et de lui donner une identité propre. Tâche ardue a priori, d’autant que le pouvoir lui échoit de manière fort brusque : c’est son père qui devait fonder les Jin et en devenir le premier souverain, mais la mort le frappa trop tôt.

Aussi, dès son intronisation, l’empereur Wu se place-t-il dans la continuité de son père et met en œuvre les réformes que celui-ci avait prévues : publication d’un nouveau code de loi, nouveaux règlements agraires, etc. Il lui faut montrer en effet à la cour, aux provinces et au dernier des Trois Royaumes, le Wu, que les Wei appartiennent au passé et que l’empire Jin a vocation à régner sur l’intégralité du territoire chinois.

UNE ÈRE DE PROSPÉRITÉ ET DE QUIÉTUDE

Trois royaumes se disputent un empire
Sur ce point, le passage des Wei aux Jin est une réussite : l’empereur Wu hérite d’un Etat et d’une cour acquis à sa cause et ne souffre, durant son règne, d’aucune véritable contestation de son autorité puisque les grandes purges ont été réalisées avant son accession au trône.Le territoire chinois n’est cependant pas totalement sous son contrôle puisque le royaume de Wu, au sud-est, n’est pas encore annexé. Il faut encore quinze ans pour y parvenir tant les divergences et les rivalités entre ministres et courtisans ralentissent l’action.En définitive, la campagne militaire de 280, qui ne dure que quelques mois, est simple, efficace et imparable : le royaume de Wu est attaqué par le nord et par l’ouest et noyé sous un flot de 200 000 hommes.

En 280, la Chine est donc réunifiée et pacifiée, une situation qu’elle n’avait plus connue depuis un siècle. La crise représentée par la fragmentation des Trois Royaumes est achevée. Pendant environ dix ans, l’économie se redresse, et cette période sera rétrospectivement perçue comme un âge de prospérité et de quiétude : en effet, dans la mesure où les Jin n’ont plus d’ennemis importants à combattre et qu’ils règnent sur l’ensemble du pays, les échanges entre le Nord et le Sud reprennent et les ressources sont consacrées non plus à la guerre, mais au développement du pays. «Les campagnes étaient couvertes de buffles et de chevaux ; le grain s’accumulait dans les champs», est-il écrit dans les annales de cette époque.

Mais ce temps béni ne dure pas, car l’empereur Wu commet de graves erreurs, se reposant entièrement sur cette victoire fragile et négligeant, d’un côté, les rivalités dans sa famille et, de l’autre, les menaces que font peser les barbares à la frontière nord.

Dès son intronisation, en 265, le souverain avait distribué quantité de fiefs aux membres de son clan et aux familles alliées, afin de remercier les partisans qui avaient aidé son père, son oncle et son grand-père (Sima Yi) à s’emparer du pouvoir sous les Wei. Les fiefs les plus importants sont de vastes territoires, pourvus d’armées contrôlées directement par les princes. L’empereur espérait ainsi éviter le triste sort des Cao, dépossédés de leur Etat par sa propre famille, c’est la raison pour laquelle il privilégie alors les membres de son propre clan.

Dans le même temps, aux frontières, l’agitation gronde. L’empereur Wu ambitionne d’élever un rempart contre les populations étrangères du Nord et doit pour cela confier des sortes de proconsulats aux militaires et aux princes Sima. Trop confiant dans l’avenir, une fois le royaume de Wu conquis, le souverain démobilise les troupes régionales, ne laissant aux mains des fonctionnaires locaux que des forces de gendarmerie.

La démobilisation des armées régionales donne encore plus de puissance aux forces princières, si bien que, à la mort du souverain, en 290, le pouvoir militaire est presque exclusivement détenu par des membres du clan impérial, répartis aux quatre coins de l’empire.

Moins d’une génération plus tard, cette situation explosive produit ses effets. Les leçons de la crise des Trois Royaumes semblent oubliées et déjà s’ouvre une nouvelle période chaotique que l’historiographie chinoise a appelée les guerres des Huit Princes.

Pendant environ quinze ans, des Sima se livrent bataille selon un schéma simple et répétitif : lorsqu’un prince a réussi à capter le pouvoir, les autres se coalisent contre lui et font tout pour le faire disparaître. Dès que le but est atteint, la coalition se disloque.

Au début du IIIe siècle, l’empire Jin est finalement exsangue, rongé de l’intérieur par ces guerres et menacé sur ses frontières par de nombreuses populations non chinoises : l’émiettement est de nouveau la règle. Si, au sud, un prince Sima se proclame encore empereur dans la ville de Nankin, le Nord, où s’épanouissent des Etats plus ou moins barbares, échappe totalement à son autorité.

COUPÉE EN DEUX ZONES

Pendant trois siècles, jusqu’à l’unification réalisée sous la dynastie des Sui, en 589, la Chine est à nouveau fragmentée, cette fois en deux grandes zones. Cette période, désignée couramment par l’expression «dynasties du Nord et du Sud», bien que fort troublée sur les plans politique, économique et social, est cependant extrêmement riche dans le domaine culturel : la poésie fleurit dans les cours aristocratiques chinoises du Sud, et, dans le domaine religieux, ces quelques siècles sont marqués par la diffusion et l’acclimatation d’une doctrine indienne promise à un grand avenir en Chine : le bouddhisme. Sans doute la fuite spirituelle compensait-elle un dégoût généralisé devant le caractère insensé de la politique, où l’intérêt personnel et clanique ruinait tout espoir d’un destin collectif.Finalement, la chute de la dynastie Han, après quatre siècles de règne, et la période des Trois Royaumes restent pour les Chinois une rupture traumatique, celle qui vit la croyance en une marche stable du pays s’effondrer, celle qui ouvrit la voie à près de mille oscillations entre unité et fragmentation.

* Damien Chaussende est sinologue, chercheur au CNRS, membre du Centre de recherche sur les civilisations de l’Asie orientale. Ses recherches portent sur l’histoire et l’historiographie de la Chine classique. Il est l’auteur «Des Trois Royaumes aux Jin. Légitimation du pouvoir impérial en Chine au IIIe siècle», Les Belles Lettres, 2010, et de «la Véritable Histoire du premier empereur de Chine», Les Belles Lettres, 2010.

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