On oublie tout et on recommence

404 av JC. LA DEMOCRATIE PERICLITE A ATHENES. Vainqueur de la guerre du Péloponnèse, Sparte impose à Athènes, en 404, un régime oligarchique. Mais, un an plus tard, les Athéniens tenants de la démocratie triompheront en proclamant une amnistie générale.


On oublie tout et on recommence
Par GIUSTO TRAINA*
Lors des manifestations dramatiques d’Athènes de mai 2011, quand la crise politique du gouvernement grec battait son plein, on pouvait lire un slogan assez créatif (en anglais dans le texte) : «Error 404, democracy not found» («Erreur 404, démocratie non trouvée»). Or, ce slogan au goût un peu nerd évoque, sans doute involontairement, l’une des grandes dates de l’histoire grecque : 404 av. J.-C., quand la démocratie athénienne connut la plus grave crise de son histoire.Bien sûr, la dérive de la cité avait commencé plus tôt, et déjà au début de la guerre du Péloponnèse qui l’oppose à Sparte, en 431, Athènes était fortement divisée entre des factions n’hésitant pas à se dénoncer en justice pour s’éliminer mutuellement. La démocratie semblait survivre grâce aux traditions, mais les pratiques s’éloignaient de l’idéal initial d’une société d’égaux. Les tensions économiques, les difficultés militaires ne changeaient rien à l’affaire. Pis, en 411, à l’issue de la désastreuse expédition en Sicile, une nouvelle dérive a vu le jour quand des Athéniens n’ont pas hésité à se tourner vers les anciens ennemis perses pour y chercher soutien. Et c’est justement l’action diplomatique d’un haut dignitaire de l’Empire perse, le satrape Tissapherne, qui contribue à fomenter un véritable coup d’Etat, avec l’instauration d’un comité de 10 citoyens qui annule le système de gouvernement et détermine une nouvelle assemblée de 400 citoyens, non élus mais cooptés.

Vers cette époque, un anonyme athénien, qu’on appelle souvent le «Vieil Oligarque», écrit une Constitution des Athéniens où le système de la démocratie est vu d’un œil aussi méprisant que lucide. Pour cet auteur, le gouvernement du peuple favorise les méchants au détriment des bons. Il faut donc dénoncer le rapport entre le système démocratique et l’empire maritime athénien. Aux yeux du Vieil Oligarque, Athènes, ce véritable modèle de «démocratie-providence», représente le triomphe de la populace sur les «bons» citoyens.

C’est la porte ouverte à des personnages impitoyables et sans scrupule qui, en particulier après la mort de Périclès, ont influencé la politique athénienne, en proposant la guerre à outrance et les représailles contre les alliés les plus récalcitrants, tel Cléon, que le dramaturge Aristophane dépeint comme une sorte de Berlusconi avant la lettre, ou encore le très ambigu Alcibiade. Quelques années plus tard, le Vieil Oligarque évoque ces dérives, en dénonçant la fâcheuse tendance des Athéniens, si libres chez eux, à prendre les alliés pour leurs esclaves. La solution Tissapherne a donc toute son approbation.

L’alerte de 411 a été chaude. La démocratie n’a tenu qu’à force de s’incarner dans une équipe dirigeante qui gardait encore des bataillons de militants. Mais, en 404, la crise revient au galop, car les Spartiates, victorieux dans la guerre du Péloponnèse, imposent de dures conditions à la cité vaincue : si la ville est épargnée, en revanche on détruit les Longs Murs la reliant au port du Pirée, et la presque totalité des navires de la flotte athénienne est consignée. Et, surtout, les vainqueurs donnent un rude coup à la démocratie athénienne, en faisant instaurer une sorte de comité de salut public formé par 30 citoyens, passés à l’histoire comme les «Trente Tyrans». Ce gouvernement provisoire est censé élaborer une nouvelle constitution oligarchique.

EN 403, LES DÉMOCRATES TRIOMPHENT

Pour abattre la démocratie, il faut se libérer de tous les éléments gênants. Protégés par une garnison spartiate, les Trente instaurent donc un véritable régime de la terreur contre leurs adversaires, ou plus simplement contre les citoyens fortunés et les métèques, à savoir les étrangers résidant dans la cité, pour les dépouiller de leurs biens. Les arrestations se multiplient et bientôt on commence à liquider. Le bilan est lourd, 1 500 hommes environ sont exécutés sommairement. La solution dictatoriale tourne au massacre généralisé. Sans doute les vieilles querelles accumulées par un siècle de vie publique agitée trouvent-elles là un exutoire. Et il faut aussi voir dans ces exactions la main des Spartiates, soucieux de détruire les élites de leur adversaire historique.

Le gouvernement oligarchique ne parvient cependant pas à séduire les masses. Une fois les Spartiates éloignés, les Athéniens se lancent dans une véritable guerre civile, au terme de laquelle, dès 403, les partisans de la démocratie triomphent. En donnant preuve d’un haut sens civique, les restaurateurs trouvent une solution, assez étonnante pour un monde composé par des cités turbulentes : tous les citoyens sont obligés de jurer solennellement d’«oublier les malheurs», c’est-à-dire d’accepter la réconciliation politique. Une amnistie générale est promulguée.
Et si les responsables du coup d’Etat oligarchique sont traînés en justice et condamnés, on empêche la faction gagnante de se venger des Athéniens qui, dans la confusion politique, avaient accepté ou soutenu le gouvernement des Trente, ou tout au moins ne l’avaient pas désavoué ouvertement. Certes, l’amnistie de 403 est une opération essentiellement politique : obligés de chercher des boucs émissaires en dehors de l’arène politique, les «démocrates» finissent par attribuer la crise du régime aux sophistes, des philosophes accusés de pervertir les valeurs traditionnelles. La victime la plus illustre de ce dernier règlement de comptes est le philosophe Socrate, condamné à mort en 399 pour «ne pas reconnaître les dieux que reconnaît la cité», introduire «des divinités nouvelles» et «corrompre les jeunes gens».

HAUT DEGRÉ DE MATURITÉ POLITIQUE

Toutes les exactions du gouvernement oligarchique ne sont pourtant pas vengées, ainsi qu’il ressort du discours Contre Eratosthène, un plaidoyer judiciaire prononcé à l’automne 403 par le grand orateur Lysias, qui s’attache de façon magistrale à récupérer ses biens saisis par un des Trente, Eratosthène, également responsable de la mort de Polémarque, le frère de Lysias. En dépit de ce deuil, le discours est très équilibré : Lysias veut la justice, pas la vengeance, et d’ailleurs il sait bien qu’en ce moment la dissension politique l’emporte par-dessus tout. Malgré la force de ses arguments, il n’obtient pas gain de cause, sans doute parce qu’il était un métèque, et qu’en cette heure délicate mieux valait admettre une injustice pour éteindre les feux de la guerre civile. Avec la sagesse rétrospective de vingt-quatre siècles d’histoire, le choix d’«oublier le passé» démontre le haut degré de maturité politique atteint par la démocratie athénienne.
Si le régime démocratique est sorti indemne de la crise de 404, et malgré les efforts pour rétablir l’empire maritime, il ne retrouvera jamais son plein rayonnement. Curieusement, les principaux responsables pensaient d’abord résoudre la crise institutionnelle avant de songer aux questions sociales. Or, les faiblesses du régime provenaient aussi de l’accroissement des inégalités et de la montée des disparités dans une cité opulente et conquérante. Quoi qu’il en soit, l’essor de la Macédoine met bientôt fin aux prétentions athéniennes de dominer l’économie d’une bonne partie de la Méditerranée. Après la victoire de Philippe II de Macédoine à Chéronée, en 338, et l’avènement de son fils Alexandre le Grand en 336, Athènes est destinée à un rôle bien moins prestigieux. Le déclin politique de la cité n’affecte pas tous les citoyens et, malgré l’acharnement de fervents patriotes tel Démosthène, beaucoup apprécient la prospérité économique assurée par la protection des Macédoniens sous le gouvernement du régent Antipater. De fait, l’hégémonie macédonienne ne menace pas le système démocratique.A cette époque, Aristote écrit une Constitution des Athéniens où les arguments du Vieil Oligarque sont inversés : après le retour du régime démocratique, on a attribué «toujours de plus grands pouvoirs à la foule. Car le peuple s’est rendu maître de tout, et tout est réglé par les décrets et les tribunaux où le peuple est souverain. En effet, les jugements rendus autrefois par le conseil sont passés aux mains du peuple ; et en cela on semble avoir bien fait, car le petit nombre est, plus que le grand, accessible à la corruption par l’argent et la faveur». Protégé par Philippe de Macédoine, Aristote, précepteur d’Alexandre le Grand, et surtout métèque, n’avait guère de raisons de défendre le système démocratique athénien, mais il admettait qu’en quelque sorte c’était un moindre mal. Après la mort d’Alexandre, en 322, les Athéniens le chasseront de la cité.

Finalement, 404 semble avoir été une crise de croissance et, trois générations plus tard, la démocratie jouit d’une bonne santé. C’est pour cette raison que, à part le dernier «accident de parcours» du gouvernement de Démétrios de Phalère (317-307), Athènes gardera son autonomie et son prestige sous le contrôle des Macédoniens puis des Romains, et aussi un certain poids dans l’économie de l’espace égéen. Bien entendu, son rôle politique ne sera plus qu’un modèle d’inspiration pour les Grecs, qui resteront toujours attachés aux trois grandes valeurs de dêmokratia, eleutheria, autonomia («démocratie, liberté, autonomie»).

En 2011, les manifestants de la place Syntagma n’étaient pas moins concernés par ces valeurs. Toutefois, comme leurs lointains prédécesseurs, ils négligeaient le risque que fait peser toute contestation. L’erreur (de) 404 n’était pas une erreur système. Elle résultait de la corruption des élites par la mise en réseau. On ne put en sortir qu’en brisant les servitudes des dettes virulentes, tout en admettant un pardon qui efface la mémoire vive des rancœurs.

* Giusto Traina, historien, est professeur à l’université Paris-Sorbonne. 

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