Mais que fait la police ?

Du classique Garamond au moderne Arial, de l’hideux Comic Sans au totalitaire Helvetica, il existe plus de cent mille polices de caractères. Et elles ont toutes un sens. Jacques Drillon nous explique tout.

Illustration police typographie (DR)

Illustration police typographie (DR)

Pas plus qu’on ne conçoit une pomme à consistance de framboise ou un Tino Rossi chantant baryton-basse, on ne voit un Balzac en Pléiade imprimé autrement qu’en Garamond. Imagine-t-on le nom de Walt Disney autrement qu’en Waltograph, police maison ? Il ne viendrait pas à l’esprit d’un policier de vous envoyer une convocation imprimée en Fraktur, la police «gothique» par excellence, même s’il n’a pas vécu l’occupation allemande (l’Allemagne nazie a promu le gothique«pur», jusqu’en 1941, date à laquelle cette graphie fut décrétée«judaïque»).

Une personne est associée à son écriture, et pas seulement à sa signature, tout le monde sait cela. Pour les élections, chacun y va de son petit paragraphe manuscrit (Nicolas Sarkozy n’a pas dû gagner beaucoup d’électeurs en publiant le sien). Les noms de marque (les «logos») recherchent cette association. Le M de McDonald’s, c’est peut-être du McLawsuit, mais il symbolise surtout le hamburger qui va vous dégouliner sur les chaussures. Mais pas seulement leur nom: tout ce qui tourne autour de la marque.

Chacune a sa «charte graphique», son identité visuelle. Rappelez-vous Apple, qui écrivait autrefois toute son interface dans un Chicago très approximatif. Quelle horreur c’était ! Mais c’était Apple. Et cette identification se construit très rapidement. Il n’a fallu qu’une dizaine de films pour qu’on reconnaisse entre tous les génériques de Woody Allen, et quelques années pour qu’on identifie un avion Easy Jet dont le logo, monstrueusement agrandi, sur les carlingues, est du meilleur effet en Cooper Black (qui a donné aussi son image à Kickers).

Et tout le monde sait, ou ne sait pas, qu’il faut du Catull pour avoir l’air de Google. On a démontré (tout se démontre) que si vous écrivez RATP dans le lettrage d’IBM, le lecteur pensera d’abord à IBM. De manière à être reconnu partout de la même manière, Uderzo a commandé une police pour la traduction de ses albums, les produits dérivés, les parcs: elle s’appelle Astérix, déclinée en Regularus, Boldus, Italix et Alternatix. Elle est en romain, évidemment.

Des pays entiers ont une image typographique: les Pays-bas avec Helvetica, l’Angleterre avec Gill Sans… Quant au métro parisien, il est en Parisine. Ce qui n’empêche pas le graphiste Spiekermann de dire qu’«en France, leurs caractères ressemblent à des 2CV Citroën». Surtout le Clarendon, police que le Figaro emploie dans son titre, et qui avait fourni son pseudonyme à Bernard Gavoty, la 2 CV de luxe des critiques.

Gutenberg textura: la première police
Gutenberg a créé ses premiers caractères dans les années 1440. Il a sculpté une lettre à l’envers au bout d’une tige d’acier; il a frappé ce poinçon dans un métal plus tendre, où la forme de la lettre est donc en creux et à l’endroit ; puis coulé un alliage dans la matrice ainsi obtenue, et voilà : démoulé, ce petit morceau de métal est un caractère d’imprimerie à l’envers, qui, une fois aligné avec d’autres, serrés dans un châssis, donne une page de métal, toujours à l’envers, que l’on encre, et contre laquelle on presse une feuille, sur laquelle on peut lire qu’au commencement était le verbe. On peut imprimer autant de pages que l’on veut et réutiliser les caractères. Puis, 1281 pages plus tard, au bout de deux ans, Gutenberg a eu sa première Bible, imprimée en Textura, mais il ne savait pas encore que c’en était… Ce qu’il avait cherché, c’était un caractère proche de l’écriture manuscrite, puisqu’on en était là. Aujourd’hui on peut télécharger gratuitement Textura un peu partout.
C’est d’ailleurs dans une autre Bible, à tout seigneur tout honneur, que figure la pire coquille typographique qu’on puisse imaginer, et que cite Simon Garfield dans son merveilleux livre : celle de Christopher Barker (1631), où l’on peut lire, au septième des dix commandements: «Thou shall commit adultery» («Tu commettras l’adultère»). Que pensa Mrs Barker de l’inconscient de son mari ?
Pour fondre les caractères, on a employé pendant des siècles le système de matrices et moules de Gutenberg, plus ou moins amélioré, et ce jusqu’à la composition mécanique, avec un clavier. Deux procédés concurrents se sont alors fait une guerre impitoyable : Monotype (qui composait caractère par caractère) et Linotype (qui composait ligne par ligne), comme bataillèrent l’Union Pacific et la Central Pacific pour la construction du chemin de fer transcontinental américain. C’est Monotype qui a gagné. Aujourd’hui, la firme traite avec Microsoft, Adobe, Apple. Les succès (Times new roman, Tahoma…) sont à présent planétaires, et les graphistes vendraient père et mère pour voir leurs polices figurer par défaut dans la prochaine version de Word, du Kindle ou de l’iBook. Pensons à Lucas de Groot, dont la police Calibri est installée par défaut dans Word, Outlook, Powerpoint, et Excel… Oubliées, les Olivetti à boules, et les Letraset.

Que fait la police ? Elle ajoute du sens au mot, comme la musique à l’image. A cela près qu’on peut imaginer un film sans musique, alors qu’écrire ne peut se passer d’écriture: le choix est obligatoire, on est condamné à la liberté. D’où l’importance considérable prise par les graphistes qui conçoivent les polices. Il y a les conformistes et les rebelles, les pieux et les fous, les modestes et les provocateurs. Mais comme un tagueur bombant son chiffre sur les murs de la gare, n’importe qui, grâce à Fontographer, TypeTool ou FontLab Studio, peut dessiner ses polices.

On voit partout le triste résultat de ce galvaudage démocraticoïde, qui rappelle souvent, selon le fort mot de Peter Fraterdeus, «ce qui fuit d’une couche de bébé». Mais c’est plus simple à réaliser que de faire dessiner par une voiture des caractères typographiques au sol, comme le fit Toyota.

Il y a les polices avec empattement (sérif) et sans empattement (sans sérif), c’est-à-dire dont les caractères ont ou n’ont pas de barre terminale, de petite pointe. Les grands classiques, Bodoni, Didot, Garamond, Baskerville, sont avec. L’empattement donne du sérieux, mais nuit un peu à la lisibilité. Sauf erreur, les panneaux des ophtalmos, avec le grand Z U des myopes, sont en sans sérif, Arial ou Helvetica.

On prétend que les polices ont un sexe, que Vivaldi est féminine alors que Bell Gothic est masculine. Mais voudrait-on épouser un telle femme, ou un tel homme, avec des faire-part et des menus de mariage en banales et prétentieuses anglaises ? Les polices, on les dépeint agressives ou rassurantes, amusantes ou tristes. En fait, il s’agit de mettre des mots sur des qualités esthétiques ou fonctionnelles. Mais on ne peut nier l’élégance un peu facile des capitales d’Optima (d’où les parfums, d’où les affiches de McCain), et l’air un peu égyptien de Parchment – un comble pour une écriture hiéroglyphique.

Comic Sans: la pire police
En 1994, Vincent Connare, dont le nom fera une cible facile plus tard, travaillait chez Microsoft. Pour rendre plus attrayant certain logiciels, il conçut une police, le Comic Sans, un peu BD, vaguement « manuscrite », tout à fait puérile, qui empoisonna le monde comme un nuage radioactif. Elle finit par exaspérer tous les internautes du monde, à force de figurer sur les sites « sympathiques », où l’on cherche à vous vendre agréablement des citations ou des exercices de math, où l’on vous « prend par la main ». Police par défaut d’Internet Explorer, elle n’avait même pas de fonte spécifique pour l’italique et le gras. Aujourd’hui, classée parmi les cinquante pires inventions par Time Magazine, c’est une police maudite, on ne compte plus les sites dédiés à son interdiction, sa destruction, et l’on peut même s’amuser sur Net à tirer dessus.

Chacun teste sa police, chacun la cherche ; on trouve toutes les polices que l’on veut (au musée Type Archive, en Angleterre, les caractères sont rangés dans 23000 tiroirs, mais il existe aujourd’hui plus de 100 000 polices, d’après Simon Garfield), accompagnées de leur pangramme, cette phrase rigolote qui emploie les vingt-six lettres de l’alphabet: « Bâchez la queue du wagon-taxi avec les pyjamas du fakir», ou «Mon pauvre zébu ankylosé choque deux fois ton wagon jaune». Quand on en a trouvé une, on l’emploie jusqu’à ne plus la supporter. Histoires de couples…  Et c’est un sport que de retrouver le nom d’une police qu’on a repérée – il y a des sites pour ça, avec des forums, et même une application iPhone (WhatTheFont).

Une police courante comme le Gotham qui sert tant aujourd’hui, et fut choisie par Obama pour sa campagne, coûte dans les deux ou trois cents dollars. En sorte que tout le monde la copie plus ou moins fidèlement. On aime à rappeler que le dessinateur de l’Helvetica, la police la plus employée aujourd’hui, est mort dans la misère.

Helvetica: la meilleure police
Conçu en 1957 par Max Miedinger et Eduard Hoffmann, alors que la typographie est en pleine anarchie, le caractère Helvetica connut et connaît toujours une fortune sans précédent. Il est lisible, clair, neutre. Dans l’excellent film que Gary Hustwit lui a consacré («Helvetica», 2007), un graphiste dit : «Vous pouvez dire je t’aime en Helvetica, à la rigueur en Helvetica gras si vous voulez y mettre de la fantaisie, mais vous pouvez dire je te hais, aussi bien.» On a le choix : Linotype, propriétaire, la décline en 51 polices différentes. C’est un caractère parfait : «On ne peut plus l’améliorer !» On l’emploie partout, du métro new-yorkais à la signalétique hollandaise, des formulaires officiels (poste, fisc, justice) aux intertitres des films de Godard, et il a servi à des douzaines de logos (Toyota, Agfa, Orange, Tupperware, Knoll, Nestlé, United States, SAAB…). «C’est exactement ce que les graphistes attendaient. Le Helvetica est efficace, propre, il permet, interdit, sans jamais effrayer.» Faites, ne faites pas. Et pour dire vite: achetez. Pas étonnant qu’Apple en ait fait si grand usage (mais son logo est en Myriad). «On l’a dans le sang», dit un graphiste hollandais : c’est le caractère moderne, celui des catalogues d’art contemporain, des affiches, des annuaires de téléphone, des timbres. Sous sa forme Arial, il a envahi le monde informatique, Internet. C’est l’ultimate type. Le caractère mondialisé. «Le Helvetica est suisse, dit un de ses détracteurs. C’est net, et toutes les lettres se ressemblent. Ce ne sont pas des hommes, c’est une armée.» (Sa rivale Univers, est suisse aussi.) On le dit même «fascisant», obligatoire, totalitaire. «On ne lui échappe pas.» Un graphiste américain a tenté de passer une journée entière, du lever au coucher, sans avoir à employer Helvetica ; il n’a pu ni manger, ni boire, ni prendre l’autobus, le taxi, le métro, ni fumer, ni téléphoner, ni même simplement s’habiller… Linotype, propriétaire de cette fonte, a même conçu des alphabets non romains sur ce modèle : cyrillique, grec, thaï… «Le Helvetica, c’est la fin de l’Histoire.»

L’exemple le plus frappant est justement la troublante similitude du fameux Arial de Microsoft, et du Helvetica d’origine. Il existe même une vidéo amusante qui montre la bataille des deux clans («Font fight», sur YouTube). Bien sûr, elles sont protégées (Hermann Zapf, l’inventeur des fameux «dingbats», est le Beaumarchais des auteurs de polices), mais elles s’échangent sous le manteau, ou se copient honteusement, sur le manteau…

L’amusant, on s’en souvient, fut que l’instance de lutte contre le piratage, Hadopi, a piraté les polices Bliss et Bienvenue, juste avant de se faire démasquer et d’acheter les licences rapido.

Jacques Drillon

http://bibliobs.nouvelobs.com/essais/20120510.OBS5323/mais-que-fait-la-police.html

Sales Caractères. Petite histoire de la typographie
par Simon Garfield
Seuil
344 p., 25,40 euros.

100 Idées qui ont transformé le graphisme
par Steven Heller et Véronique Vienne
traduit par Paul Lepic
Seuil
216 p., 29,40 euros.

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