« Un héros », le livre témoignage de Félicité Herzog sur son père

 Par Madame du b

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Voici un livre surprenant, qui aurait tout aussi bien pu s’appeler « L’héroïsme », ou « Les héros », car il s’interroge, au travers d’histoires vécues, sur les splendeurs et misères de ces figures éternelles.

Félicité Herzog naît en 1968. Elle est la fille de Maurice Herzog, le vainqueur de l’Annapurna, et de Marie-Pierre de Cossé-Brissac, héritière des aciéries du Creusot et de la duchesse d’Uzès.

Celle à qui toute sa vie durant on a répété la « chance » qu’elle avait d’avoir un père tellement admirable (il sera ministre sous de Gaulle – et son récit de l’ascension de l’ Annapurna se vendra à des millions d’exemplaires) et une vie si confortable, met à mal ces figures bien fragiles de l’héroïsme à la française.

Son récit se décompose en trois parties, et aborde trois visages de cet héroïsme familial.

 Il ne faut pas s’attendre à trouver dans ce livre la narration fidèle et détaillée de scènes de famille entre Maurice Herzog et sa fille. Il aurait pour cela fallu, en premier lieu, qu’il y eut une vie de famille. Le héros avait de nombreuses conquêtes, et avait déjà presque quitté le foyer conjugal quand Félicité est venue au monde – celle qu’il nommera lui-même une « étrangère ». Peu de descriptions du quotidien donc, hormis peut être deux scènes frappantes.

La première : alors que Félicité n’avait que quatorze ans et prend le soleil déshabillée sur un rocher, son père est frappé par la vision de son corps qui est presque celui d’une femme, et tiens alors à la photographier. Maurice Herzog, déjà décrit comme un « ogre » à femmes, ne s’intéressait alors guère à une fillette. Il lui prête alors ici un rare moment d’attention, et pourtant complètement inapproprié.

Une autre scène. Maurice Herzog invite sa fille quelques temps plus tard au restaurant, avec deux intentions assumées : qu’elle convainque sa mère de réduire la pension alimentaire (il avait alors deux autres enfants d’une nouvelle épouse) et qu’elle accompagne sa toute jeune maîtresse japonaise dans le beau monde parisien. Plus incroyable encore, le repas s’achève sur une troisième requête, qu’elle l’accompagne à un diner chez Jean-Marie LePen, contre lequel elle tenait des propos virulents.

 Félicité parle de son père en ces termes : « pour sauver les apparences d’une ascension de légende, il a réécrit l’histoire, trahi et négligé son entourage sans jamais avoir le sentiment d’avoir fait mal puisque la société le jugeait si bien. Tout était bon pour parfaire la statue de héros qu’on lui avait demandé d’ériger autour de sa personne. La vérité, pour lui, est une éclipse ».

Comme d’autres avant ce livre, elle remet en question la célèbre victoire contre l’Annapurna en 1950, auquel le héros avait pourtant sacrifié ses doigts et ses orteils. Au conditionnel, elle imagine le pacte qui aurait pu lier Maurice Herzog à son compagnon de cordée, afin qu’il renonce à un projet qui allait coûter la vie de l’équipée. Déjà évoquée, cette théorie n’a jamais désacralisé ce héros « gaullien », qui avait su rallumer les étoiles françaises après la débâcle de la guerre.

 Débâcle de la guerre et de la collaboration. Sans fard ni détours, Félicité Herzog retrace le parcours trouble de ses grands-parents maternels sous l’occupation, leurs positions antisémites et pro-Pétain. Prenant à revers la tradition familiale de la rédaction de Mémoires, elle expose simplement cette France archaïque et pourtant si fière d’elle et de ses origines.

Elevés dans cette famille scindée, entre un père adulé par le pays entier et étranger à son foyer, et une mère rebelle mais rentrée dans le rang (elle épouse en première noce un réalisateur juif, Simon Nora, ce qui lui vaudra d’être mise au ban de la famille durant plusieurs années), Félicité et son grand-frère Laurent grandissent comme les deux enfants terribles de Cocteau, entre château d’hiver et résidence parisienne d’été. Issus d’une éducation libertaire, inspirée de Dolto, le frère et la sœur son livrés à eux-mêmes. Et lorsque la violence de Laurent s’abat sur sa sœur, personne n’ose trop s’en mêler.

 Avec émotion, Félicité raconte ce frère avec qui elle a grandit, trop rivaux pour s’aimer, et trop unis pour se séparer. Ce frère écrasé par la dynastie parentale, et qui répondait « ministre » lorsque sa maîtresse d’école lui demandait ce qu’il souhaitait faire à l’âge adulte. Ce frère torturé par la peur de l’échec ou de la faille, la peur de tomber là où son père a tant gravit : « la mégalomanie du fils renvoyait à la mégalomanie du père, qui n’hésitait pas à rapporter dans un de ses livres : d’égal à égal, je dialoguais avec les 8000, les géants qui m’entouraient. Il y avait entre mon père et mon frère, dans cette inconscience, un écho : l’ignorance des réalités, d’eux-mêmes et des autres ».

Et surtout, la difficulté pour ce frère, à la sortie de ses crises maniaques, d’accepter sa vie telle qu’elle était, loin des délires et des bouffées paranoïaques.

Ce frère enfin, que l’on retrouvera mort, tombé du haut des escaliers du château familial, à 34 ans.

 Félicité Herzog lui adresse ce livre, comme leur mémoire commune. Elle lui doit, car elle estime avoir vécu en quelque sorte la vie qu’il aurait dû avoir, en choisissant de faire de la finance aux USA, comme il s’y était destiné avant que ne se déclare sa schizophrénie. Comme si dans leurs rapports gémellaires, il n’y avait pas eu assez de place pour deux. N’ont-ils pas eu assez de place ? Ou peut-être justement trop. Félicité s’étonne que dans un milieu où l’on s’attache tant aux apparences, la maladie de Laurent soit autant passée au travers des mailles.

 Récit sur l’héroïsme et ses ravages, Félicité propose un document intéressant. Son écriture est simple, sans prétention. Il s’agit de son premier texte, et il est assez difficile de lui prédire un avenir littéraire. Ce texte est néanmoins poignant, et nous évoque tous les récits des survivants.

Emma Breton

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