Pourquoi les jeunes n’aiment plus les livres. La culture expliquée à Finkielkraut

Le duel Alain Finkielkraut/Michel Serres (“Répliques” du 8 décembre) a suscité des réactions de sympathie dans mon cercle d’amis. Résistant à la paranoïa décliniste de l’animateur de France Culture, le vieux philosophe s’est tenu ferme au schéma des Anciens et des Modernes.

Obligeant son hôte à endosser le costume du “grand-papa ronchon”, Serres n’a pas hésité à lui balancer in fine une bombe à fragmentation: tout le raffinement intellectuel de la nation la plus cultivée du monde n’a pas empêché l’Allemagne de sombrer dans la barbarie nazie…

Au delà d’un échange qui doit toute sa saveur au respect imposé de force au plus jeune par les titres du plus ancien, on peut préciser la réponse à la question initiale posée par Finkielkraut, en substance: pourquoi les jeunes n’aiment-ils plus les livres (mais les jeux vidéos et internet)?

Qu’est-ce qui donne envie d’un produit culturel? La qualité de l’œuvre n’est qu’un facteur secondaire. Comme on le voit très bien à partir des pratiques en ligne, le moteur principal du désir culturel est d’ordre social. C’est d’abord l’envie des autres (de ceux que nous aimons ou respectons) qui attire notre attention sur une œuvre. La consommation d’un produit culturel relève fondamentalement d’un partage d’expérience, qui comporte une forte composante d’identification. Pour être pleinement justifié, cet investissement attentionnel doit pouvoir ensuite faire l’objet d’une remise en commun par le biais de manifestations appropriatives (conversation, jugement, citation, réemploi, etc.). A la différence de la satisfaction des besoins élémentaires, la consommation culturelle n’a de sens que par sa socialisation.

Qu’en est-il du livre? Après le déclin des formes théâtrales, noyées par le divertissement petit-bourgeois, la métamorphose du feuilleton en œuvre d’art délivre le roman de sa mauvaise réputation et impose la littérature comme le produit culturel phare d’une époque, entre le dernier tiers du XIXe siècle et les années 1960, appuyé sur la rencontre de trois acteurs puissants: l’industrie du livre, la critique journalistique et l’école de la Troisième République.

Nul hasard à ce que l’ancien prof de français se souvienne avec nostalgie de l’autorité que lui conférait l’enseignement de la matière par excellence: les destinées de l’école et de la littérature doivent leur croisement à une convergence d’intérêts qui a fait un temps leur fortune, portée par l’appropriabilité économique et sociale du codex, vecteur rêvé d’une culture nationaliste unitaire et d’un idéal de promotion par le mérite.

La perte d’influence de la forme livre dans l’espace culturel n’est pas due, comme le pense le radiosophe, à la substitution technique de l’écran au codex ou de l’image au texte. Elle est causée principalement par l’affaiblissement de la prescription du livre, symptôme de son déclin économique au profit d’autres formes culturelles, mais aussi par la perte d’autorité des instances liées à la culture savante. Devenue le prescripteur quasi exclusif de la ressource littéraire, l’école est passée du statut d’allié à celui de pire ennemi de l’édition, l’entraînant avec elle dans le discrédit qui affecte les instruments ruinés de l’Etat-providence.

Un prof qui regrette l’affaissement de son autorité tout en continuant à imposer le miroir d’une société disparue n’a pas compris grand chose à l’histoire de la culture depuis un demi-siècle. Dans cette évolution, le numérique n’est que la cerise sur le gâteau, qui a confirmé aux jeunes l’autonomie de pratiques de plus en plus impénétrables pour les maîtres. C’est parce que l’école a refusé depuis longtemps de s’adapter à la culture des nouveaux médias (à commencer par le disque et la télévision dès les années 1960) qu’elle a perdu progressivement le prestige et l’autorité qui fondent l’efficacité d’une prescription. Dans cette histoire, avant de devenir la victime du désintérêt des élèves, le livre est d’abord celle de l’inconséquence des maîtres.

Billet initialement publié sur L’Atelier des icônes.

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