De quoi Dieu est-il le nom ?

Que de crimes et de prophéties prononce-t-on en se référant à lui ! Jean Soler se penche sur Dieu et trace de lui un portrait iconoclaste !

Dieu animant l'homme - Dieu insuffle l'âme à l'homme (peinture de Michel-Ange).

Dieu animant l’homme – Dieu insuffle l’âme à l’homme (peinture de Michel-Ange). © Abecasis/Sipa

Par DANIEL SALVATORE SCHIFFER

Daniel Salvatore Schiffer : Votre dernier essai, Qui est Dieu ?, se présente comme une sorte de condensé pédagogique, bien qu’enrichi d’apports significatifs, de votre oeuvre principale, la critique du monothéisme. Pouvez-vous expliquer le sens de cette démarche intellectuelle ?

Jean Soler : C’est parce que la grande presse persistait à garder le silence sur mes livres que j’ai cru bon d’en donner un récapitulatif en adoptant une manière plus elliptique et plus incisive, au risque de paraître sommaire, quoique je renvoie toujours dans des notes aux essais précédents. Mon but était de gagner de nouveaux lecteurs. Je n’avais pas prévu que Michel Onfray allait m’y aider énergiquement en montant au créneau avec tout le poids de sa notoriété et toute sa force de conviction pour engager à me lire. Hélas ! mal lui en a pris. Ses détracteurs coutumiers se sont rués sur lui pour cracher leur venin, sans se préoccuper de ce que disent au juste mes livres. Les attaques contre nous ont été d’un niveau misérable : la hargne y tenait lieu d’arguments !

Votre précédente critique du monothéisme avait pour titre général « Aux origines du Dieu unique » : une recherche historique que vous avez subdivisée en trois volumes : « L’invention du monothéisme » (2002), « La loi de Moïse » (2003), « Vie et mort dans la Bible » (2004). Pourquoi ce triptyque ?

Le premier volume est relatif à la théologie des Hébreux, à leur métaphysique. J’explique comment ils sont passés du polythéisme au monothéisme, et pourquoi. Le seul fait d’intituler ce livre « L’invention du monothéisme » laisse entendre que c’est un incroyant qui s’exprime. Je relève aussi les difficultés de la croyance en un seul Dieu, une divinité manifestement masculine, décrite comme un Père tout-puissant, quand il s’agit de donner un statut à la femme ou pour rendre compte du Mal. Le deuxième tome analyse la morale des juifs de l’Antiquité. Leur éthique ne vise pas à l’universel, elle ne se soucie pas du destin de l’humanité. Elle constitue un remarquable dispositif destiné à assurer l’unité du peuple en vue de sa survie. J’examine ensuite l’articulation problématique entre la loi biblique et la loi talmudique, celle du judaïsme de notre ère. Je mets enfin en lumière la présence dans la Bible de deux livres hors la loi, deux chefs-d’oeuvre subversifs par rapport à l’idéologie officielle, l’Écclésiaste et le Cantique des cantiquesQuant au troisième volume, il analyse les comportements rituels des Hébreux, en ciblant mon étude sur l’usage symbolique de la nourriture dans les interdits alimentaires – mon premier travail, considéré aujourd’hui comme classique – dans les jeûnes, domaine inexploré, et dans les sacrifices animaux offerts au dieu : ce sont, dit la Bible, son « aliment ». J’explique en quel sens il faut interpréter ce terme.

Vous parlez aussi, je crois, des sacrifices humains ?

Je n’écarte pas cette question délicate. Il est nécessaire de l’élucider si l’on veut comprendre le dogme chrétien du « sacrifice du Christ » et le rite du « sacrifice de la messe ». J’aurais pu intituler ma trilogie « Essais d’anthropologie biblique ». J’ai préféré « Aux origines du Dieu unique », parce que mon apport principal, à mes yeux, est d’avancer une hypothèse non confessionnelle et sans complaisance sur les raisons d’être de cette révolution culturelle qui devait connaître, par les hasards de l’histoire – la naissance du christianisme et plus tard de l’islam -, un avenir aussi extraordinaire qu’imprévisible.

Athènes et Jérusalem 

À ce triptyque s’ajoute un livre important, paru en 2009, portant l’explicite titre « La violence monothéiste ». Est-ce à dire que le monothéisme déboucherait fatalement sur l’extrémisme religieux, le fondamentalisme idéologique et l’intolérance philosophique ?

Je ne pense pas que le monothéisme doive déboucher « fatalement » sur l’extrémisme et sur des actes de violence, mais qu’il a une pente qui y prédispose. Quand on est convaincu que la Vérité est une et le Bien un, comme le Dieu unique qui se trouve à leur source, on est enclin à considérer que ceux qui professent d’autres croyances sont dans l’erreur ou qu’ils ne veulent pas reconnaître où est la Vérité véritable et le vrai Bien. Et par suite, on peut estimer qu’on a le droit, pour certains c’est même un devoir, de les contraindre par divers moyens, dans leur propre intérêt, à abandonner leur voie mauvaise. Mais pour que cette pensée intolérante se traduise par des actes de violence, il faut que le religieux fasse alliance avec le politique. C’est ce qui s’est passé quand le christianisme est devenu, après la conversion de l’empereur Constantin, au début du IVe siècle, la religion officielle de l’Empire romain. Il en est ainsi, depuis Mahomet, chez les musulmans, comme chez les juifs d’Israël, aujourd’hui, ou chez les protestants fondamentalistes des États-Unis qui ont poussé Bush II, l’un des leurs, à déclencher une guerre contre l’Irak, pour répliquer à des attentats islamistes qui visaient les « croisés » américains, complices des « sionistes ». Tous ces événements se situent dans l’horizon du monothéisme. Rien d’équivalent ne se rencontre dans une civilisation polythéiste comme celle des Grecs. Il n’est pas question d’oublier les guerres entre cités grecques, mais aucune de ces guerres n’a été entreprise au nom d’un dieu et aucune n’a revêtu le caractère totalitaire de la conquête de Canaan telle qu’elle est racontée sans le moindre remords par les rédacteurs de la Bible : comme un fait historique accompli pour obéir à l’ordre du dieu de massacrer tous les habitants des trente cités conquises, sans épargner les vieillards, les femmes, les enfants ni même les animaux qui vivaient avec eux. Dans La violence monothéiste, j’ai comparé l’univers mental des deux peuples et j’ai brossé un « parallèle entre Athènes et Jérusalem » que je crois éclairant pour l’une et l’autre des cultures.

Le penseur laïque que vous êtes se dit par ailleurs favorable à la séparation de l’Église et de l’État, de la sphère temporelle et du domaine spirituel !

Oui. Dans les conclusions de ce livre, je me dis effectivement en accord avec les principes de la laïcité à la française, qui sépare radicalement le religieux et le politique, de manière qu’aucune religion ne puisse orienter les décisions que les élus ont à prendre dans l’intérêt général du pays. La laïcité ne proscrit pas pour autant les religions ; elle autorise, conjointement, la croyance et l’incroyance, la pratique de toutes les religions et la critique de toutes les religions, en application de la liberté de pensée. Et je ne saurais accepter l’interprétation dévoyée de la laïcité qui voudrait empêcher, au nom de la liberté des cultes, la critique de telle ou telle religion.

Communisme et nazisme

Vous soutenez dans Qui est Dieu ? que le monothéisme aurait directement influencé, dans ses dérives les plus extrêmes, ce que vous considérez être à juste titre comme « les deux grands fléaux du siècle passé » : le nazisme et le communisme. Qu’est-ce à dire ?

Le communisme et le nazisme, si l’on étudie leurs assises conceptuelles dans le Manifeste du Parti communiste de Marx et Mein Kampf d’Hitler – ce que j’ai fait dans La violence monothéiste et résumé dans Qui est Dieu ? -, se révèlent tributaires de la vision du monde issue de la Bible hébraïque par le relais du christianisme. Sans pouvoir entrer dans trop de détails, je me contenterai de vous répondre que pour les fondateurs des deux idéologies, il existe une vérité unique qui rend compte, elle seule, du sens de l’Histoire, et que ses tenants ont le devoir de la faire triompher en s’appuyant sur un parti, unique également, qui n’hésitera pas à recourir à la violence pour que l’humanité puisse accoucher d’une ère où tous les conflits seront abolis. Cette vision moniste et messianique est tout à fait étrangère aux Grecs, pour qui la vérité est plurielle à l’égal du monde divin, pour qui l’Histoire n’a pas de sens déterminé, pour qui les libres débats démocratiques et la persuasion sont préférables à la contrainte, quand il s’agit de prendre des décisions dans l’intérêt d’une cité, et non pas de l’humanité. Dans cette optique, le recours à la violence peut être un mal nécessaire, comme dans les guerres défensives face à l’invasion des Perses, ou une erreur tragique, comme dans la guerre d’Athènes contre Sparte, selon l’analyse qu’en fait Thucydide, son historien. La violence n’est un bien pour aucun penseur grec.

Il y a dans Qui est Dieu ? une phrase qui a fait réagir très négativement, à votre propos, bon nombre de commentateurs, dont certains n’ont pas hésité à vous taxer d' »antisémitisme ». Cette polémique-assertion est la suivante : « Si le communisme selon le Manifeste est le modèle hébraïque auquel il ne manque que Dieu, j’ajouterais, au risque de passer pour unantisémite notoire, que le nazisme selon Mein Kampf (1924) est le modèle hébraïque auquel il ne manque même pas Dieu. » Pourriez-vous vous expliquer sur cette problématique, voire provocatrice, sentence à partir du moment où Hitler même semblerait ainsi issu, à vous suivre, de Moïse ? Moïse-Hitler : même combat, donc ? 

« Moïse-Hitler : même combat », je récuse ce raccourci. Ce qui m’a frappé, quand j’ai découvert Mein Kampf, un livre dont tout le monde connaît le titre, mais que personne ne lit, c’est qu’Hitler s’y présente en croyant, certes détaché du catholicisme dans lequel il a été élevé, mais persuadé que Dieu existe et qu’il a choisi autrefois les juifs pour être son « peuple élu ». La conviction qu’il exprime dans ce livre, qui sera appelé « la Bible du peuple allemand », c’est que les juifs ont failli à leur mission depuis qu’ils ont condamné à mort Jésus et qu’ils sont devenus un peuple apatride, matérialiste, complotant pour dominer le monde grâce à la finance internationale et à la doctrine du « juif Marx ». Pour Hitler, Dieu a désormais fait choix d’un autre « peuple élu », celui des Allemands, et il est clair qu’il ambitionne d’être son « guide », comme Moïse a été celui des juifs. Pour le nouveau « peuple élu », c’est une obligation impérative d’éliminer l’ancien, « car il ne peut y avoir, dit Hitler, deux peuples élus ». Voilà ce qu’il faut lire derrière la citation de Mein Kampf qui m’a été beaucoup reprochée, comme si j’en étais l’auteur : « C’est pourquoi je crois agir selon l’esprit du Tout-Puissant, notre Créateur, car : En me défendant contre le juif, je combats pour défendre l’oeuvre du Seigneur. »

Moïse, ancêtre d’Hitler ?

Ne voyez-vous pas là une paradoxale et dangereuse dérive idéologique à faire ainsi du judaïsme la préfiguration du nazisme, et de Moïse l’ancêtre d’Hitler, comme si le Dieu des juifs était l’inventeur du premier génocide de l’histoire ?

Pour connaître mon point de vue, il suffit de lire le commentaire que je fais de la phrase d’Hitler : « Ainsi, c’est au nom du Dieu des juifs qu’Hitler a voulu écarter les juifs de la route du peuple allemand ! » Que ce soit délirant, vertigineux, sans aucun doute, mais refuser de voir jusqu’où a pu aller ce que j’appelle « la violence monothéiste » relève d’un aveuglement volontaire.

Est-il légitime de réduire ainsi le judaïsme contemporain, largement inspiré des lectures consenties par la libre interprétation du Talmud, au judaïsme antique, exclusivement basé, quant à lui, sur une lecture littérale, et donc forcément archaïque, de la Torah ?

Le Talmud est en effet le livre de référence, plutôt que la Bible, pour le judaïsme de notre ère, celui de la diaspora. Son principe, qui est de juxtaposer sans hiérarchie entre elles des opinions différentes et parfois divergentes de rabbins de diverses époques sur le même fragment de la Torah, a donné au peuple en exil une meilleure adaptabilité à des environnements nouveaux et difficiles. Ce judaïsme talmudique, que l’on dit aussi rabbinique, je l’ai qualifié de pacifique dans Qui est Dieu ? (page 101). Mais si l’on observe l’évolution de l’État juif après la surprise qu’a été sa victoire éclair dans la guerre des Six Jours, et plus encore, après l’arrivée au pouvoir, en 1977, de la droite alliée aux religieux nationalistes, on constate – je sais de quoi je parle pour avoir vécu huit ans en Israël, deux fois quatre ans, avec un intervalle de vingt ans entre mes deux séjours – le retour en force de l’idéologie biblique, sur les lieux où le Livre a été écrit, et la réactivation de la mythologie du « peuple élu » et de la « Terre promise », qui légitime le recours à la violence sous diverses formes à l’encontre des Palestiniens, assimilés sans toujours le dire aux Cananéens de jadis.

Contresens

Vous relevez dans Qui est Dieu ? sept importants contresens, ou idées reçues, quant au Dieu de la Bible. Quels sont-ils, en résumé ? 

J’ai voulu porter à la connaissance du grand public des acquis de la recherche contemporaine qui remettent en question ce qui est enseigné en milieu juif, chrétien ou musulman et qui s’écrit encore dans des livres d’histoire ou des manuels scolaires. En bref, le monothéisme ne remonte pas à Abraham ni même à Moïse, qui aurait vécu au XIIIe siècle avant notre ère, mais au IVe siècle. Le dieu de la Bible n’est pas le Dieu unique, mais un dieu parmi d’autres nommé Iahvé. Moïse n’a pu écrire les cinq premiers livres de la Bible, comme la Bible elle-même l’affirme, parce que les Hébreux n’ont pas écrit leur langue avant le IXe ou le VIIIe siècle. Si Moïse a existé, il n’a pas conduit tout un peuple dans un désert pendant quarante ans, sinon les archéologues en auraient retrouvé des traces. Pas de traces certaines non plus du glorieux royaume de David et de Salomon. L’idée que les juifs de l’Antiquité avaient une vocation à l’universel ne repose que sur des versets sortis de leur contexte ou traduits de façon erronée. Ils avaient le souci au contraire de se tenir à l’écart des autres peuples, considérés comme « impurs ». Même quand ils ont adopté le dogme qu’il n’y a qu’un Dieu, ils n’ont pas cherché à diffuser cette croyance auprès des autres nations. Du temps de Jésus encore, le Temple de Jérusalem était interdit aux non-juifs sous peine de mort, comme l’atteste une inscription en deux exemplaires découverte par des archéologues.

Celui que les trois grandes religions monothéistes appellent « Dieu » ne serait, au départ, qu’une divinité parmi d’autres, au sein du monde antique juif, portant le nom de « Iahvé ». Il s’agirait donc là du dieu national du seul peuple juif. Comment est-on passé alors, sur le plan généalogique, de ce dieu exclusiviste des juifs au dieu universel des chrétiens ?

Ce sont les premiers chrétiens qui ont voulu ouvrir la religion des juifs aux autres peuples. Saül de Tarse, que nous appelons Paul ou saint Paul, juif converti au christianisme, a dit et redit dans ses lettres pastorales que, s’il n’y a qu’un Dieu, il est nécessairement le Dieu de tous les hommes, et non pas des seuls juifs. Mais à partir du moment où le trône et l’autel ont fait alliance dans l’Empire romain, des préoccupations nationalistes ont pris le dessus. De même pour l’islam : les musulmans ont diffusé le monothéisme dans une vaste partie du monde, mais leur religion reste marquée par le peuple arabe qui l’a conçue. À vrai dire, je pense que l’idée de religion universelle est un leurre. Est un leurre aussi l’idée d’une morale universelle. Il ne peut y avoir dans ce sens que des lois adoptées par une instance internationale, au nom des « droits de l’homme », eux-mêmes en cours d’élaboration. Encore faudra-t-il trouver le moyen de faire appliquer ces lois par toutes les nations, ce qui suppose de restructurer complètement l’ONU, d’abroger le veto dont disposent certains pays, et de doter l’organisation d’une force propre. Pour plus tard, beaucoup plus tard, rêvons d’une laïcité au niveau mondial !

Publié aux Editions de Fallois (Paris). A noter que tous les ouvrages de Jean Soler consacrés à la critique du monothéisme sont publiés chez ce même éditeur.
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