Dans le bunker secret du Vatican

La place Saint-Pierre de Rome le 21 octobre 2012.

La place Saint-Pierre de Rome le 21 octobre 2012. (Photo Stefano Rellandini. Reuters)

CRITIQUE – L’homme d’affaires et éditeur belge Paul Van den Heuvel a pu s’immerger dans ce fonds d’archives, l’un des plus riches du monde. Il en a tiré un livre étonnant.

Par BERNADETTE SAUVAGET

Si ce n’est un solide carnet d’adresses et une vive passion pour les livres, rien ne prédisposait, à première vue, Paul Van den Heuvel à devenir l’interlocuteur privilégié des responsables de l’un des fonds d’archives les plus riches du monde, celui du Vatican. «On ne m’a jamais demandé si j’étais catholique», assure le discret homme d’affaires belge, esthète, collectionneur d’œuvres d’art et de vieux documents, qui arbore élégamment ses initiales brodées sur la poche de sa chemise. Si, finalement, on lui pose la question, il avoue volontiers être un«catholique culturel», attaché davantage à des siècles de culture qu’à une foi.

Telle est la leçon de cette aventure

Aux archives secrètes du Vatican, Paul Van den Heuvel est donc un peu chez lui. Il en connaît les coins et recoins, les histoires glorieuses et moins glorieuses. Sur une splendide terrasse romaine, à l’intérieur du Saint-Siège, il s’enflamme, certes poliment, contre Napoléon. Au tableau des rapines de l’empereur, il y eut, en effet, en 1810, le rapt des archives du pape, emportées à Paris par la soldatesque, autoritairement et sans ménagement. «Un drame scientifique, un drame historique,commente Paul Van den Heuvel. Lorsqu’ils avaient froid, les soldats brûlaient des papiers pour se réchauffer.» «Beaucoup de documents ont alors été détruits également par certains services de l’Eglise, comme le Saint Office, qui préféraient les faire disparaître plutôt que de les laisser dans les mains de Napoléon», précise Piero Doria l’un des archivistes du pape. Après la chute de l’empereur, la France restitua le précieux butin, et les archives reprirent, en 1815-1817, le chemin de Rome. Posséder un tel fonds était aussi détenir du pouvoir, telle est la leçon de cette aventure.

Les portes des archives du Vatican furent d’ailleurs longtemps hermétiquement closes. En 1881, le pape Léon XIII les ouvrit enfin à la consultation des chercheurs, faisant de ces archives l’un des centres de recherche historique les plus importants du monde. Ici, chaque année, viennent travailler 1 500 personnes en provenance d’une soixantaine de pays, dûment sélectionnés en fonction de leurs titres universitaires. Lorsque Léon XIII autorisa l’accès aux archives, il en limita cependant la consultation. Les historiens pouvaient travailler sur celles qui dataient d’avant 1815. Au fil des ans, les archives devenaient peu à peu accessibles. Mais, depuis le XIXe siècle, la règle n’a pas changé : c’est toujours le pape qui décide du rythme d’ouverture des archives aux recherches. En 2006, Benoît XVI permit ainsi aux chercheurs de travailler jusqu’au pontificat de Pie XI, en excluant, de fait, la période controversée de la Seconde Guerre mondiale.

Ce n’est pas la curiosité scientifique, ni le travail d’historien qui ont amené Paul Van den Heuvel à Rome. «J’ai un ami qui travaille aux archives du Vatican», commence-t-il à raconter. Après une visite d’archives privées en sa compagnie, germe dans la tête de l’homme d’affaires belge l’idée d’un livre sur les documents les plus précieux du Vatican. Il aime les défis, dispose de moyens pour les relever. Editeur à ses heures, Paul Van den Heuvel, avant de faire affaire avec l’Eglise catholique, avait déjà à son actif un splendide ouvrage sur les plus belles caves à vin du monde. A l’entendre, les tractations à Rome furent très aisées. «Mon ami avait parlé de mon projet au responsable des archives du Vatican, le préfet Sergio Pagano. Le lendemain, il me téléphonait pour me demander si je pouvais venir à Rome», raconte-t-il.

Vaste, agréablement meublé à l’ancienne, le bureau du préfet Pagano donne avantageusement sur les jardins du Vatican. L’archiviste Piero Doria et Paul Van den Heuvel y font admirer un document soigneusement mis à l’abri dans une vitrine, une lettre datée du 13 juillet 1530 adressée par les lords anglais à Clément VII pour qu’il accède favorablement à la demande d’annulation du mariage d’Henri VIII et de Catherine d’Aragon. Le pape traîne alors les pieds ; Catherine d’Aragon est la tante de Charles Quint avec qui il vient juste de se réconcilier. Les démêlés matrimoniaux d’Henri VIII aboutirent à un schisme avec Rome et à la fondation de l’anglicanisme. «C’est l’un des documents les plus beaux que j’aie vus», s’extasie Paul Van den Heuvel. Certifiant la lettre de supplique au pape, les sceaux des lords signataires, accrochés à des rubans rouges, accompagnent le document. Le parchemin a lui-même connu les vicissitudes de l’histoire. Disparu, il fut retrouvé, en janvier 1926, au second étage des archives. La légende court aussi : il aurait été dissimulé dans le siège d’une chaise.

Pour convaincre le préfet Pagano, Paul Van den Heuvel avait, outre ses caves à vin, des arguments. «Mon souhait était d’éditer un livre qui soit une promenade dans les archives du Vatican, montrer des documents qui résument vingt siècles d’histoire, raconte-t-il. En fait, le choix était déjà fait ; les notices, elles aussi, déjà prêtes  lorsque j’ai rencontré le préfet Pagano. Ma principale difficulté, c’était de lui faire comprendre que l’ouvrage s’adressait à un public cultivé, non pas de scientifiques.»  En 2009, la première édition paraît en Belgique à un tirage limité à 3 000 exemplaires. Homme d’affaires avisé, Paul Van den Heuvel a négocié une exclusivité avec le Vatican. Lorsque Elsa Lafon, éditrice chez son père Michel Lafon, s’intéresse à son tour, à la faveur d’une exposition à Rome, aux archives du Vatican, elle doit traiter avec Paul Van den Heuvel. Fin octobre 2012, l’ouvrage reparaît, coédité cette fois, avec les éditions Michel Lafon, toujours somptueux, magnifiquement illustré, historiquement accessible et précis. Parmi les documents présentés, beaucoup figuraient déjà dans l’exposition «Lux in arcana» (Lumière sur les secrets), montrés de mars à septembre derniers aux musées du Capitole, à Rome ; une première là aussi dans l’histoire du Vatican qui laissait sortir hors de ses murs, de précieuses pièces comme la bulle du pape qui excommuniait, en 1510, Martin Luther, ou celles du procès de Galilée.

Dans l’ouvrage de Paul Van den Heuvel, on retrouve aussi des documents sur le procès des templiers (parmi les préférés de l’éditeur), des lettres d’Erasme au chef du Vatican, la réaction du pape au sac de Rome de 1527, la remise d’une décoration à Mozart, une missive papale, du XVIIIe siècle, au dalaï-lama… Sans doute n’y a-t-il pas là que de fortuites coïncidences. Même si personne ne souhaite trop se hasarder aux explications, une certaine diplomatie reste de bon aloi, la soudaine transparence du Vatican n’est pas étrangère au succès, il y a quelques années, du best-seller de Dan Brown. Le fameux Da Vinci Code professait, entre autres, que Jésus avait eu une descendance avec Marie-Madeleine, secret qui aurait été jalousement gardé par l’Eglise catholique. Qu’y a-t-il donc dans les archives du Vatican ? Cela, répliquent à leur manière l’exposition et le livre : des documents d’histoire, mais guère de matière à alimenter les théories«conspirationnistes» !

Direction l’ascenseur et les sous-sols du Saint-Siège, le «bunker»,inauguré en 1982 par Jean Paul II. Mais avant cela, l’archiviste Piero Doria montre une lettre de Voltaire adressée au pape Benoît XIV. En butte à l’interdiction de sa pièce de théâtre, le Fanatisme ou Mahomet(1736), le philosophe, habile, souhaitait la dédier au pape pour la relancer. Suivit un échange épistolaire fourni. Dans la missive présentée, Voltaire, pourfendeur pourtant de l’«Infâme» (comme il désignait l’Eglise catholique), termine selon l’usage en «baisant très humblement les pieds» du pape.

Quelque 85 kilomètres de documents

Au sous-sol, le «bunker» qui abrite la moitié des archives est un désert silencieux. Construit sous la cour des musées du Vatican, il a été voulu par Paul VI pour faire face à l’afflux constant des documents. Les pas résonnent au milieu du béton et des rayonnages métalliques sans fin. Les archives en comptent au total 85 kilomètres ! Les liasses de documents sont soigneusement étiquetées et rangées. C’est à la fois impressionnant et écrasant. Avec un photographe, Paul Van den Heuvel a passé là plusieurs jours pour réaliser les illustrations de son ouvrage. «Les documents les plus précieux sont dans une salle particulière, précise-t-il. Ils sont à température et à humidité constantes. Une alarme se déclenche automatiquement si quelqu’un omet de fermer la porte.»

Un peu à l’écart aussi, au fond du «bunker», derrière une rangée de grilles soigneusement verrouillées, les archives des derniers papes (ceux de la deuxième partie du XXe siècle) restent à l’abri des investigations des historiens et de la curiosité des rares visiteurs. Là, nul ne pénètre. Pas même les archivistes du Vatican. «Seul le préfet Pagano y a accès»,précise Piero Doria. C’est là que sont conservées, entre autres, les archives de Pie XII, le pape de la Seconde Guerre mondiale dont l’attitude à l’égard des Juifs et la Shoah alimente toujours la controverse. Les historiens, l’Etat d’Israël et de très nombreux responsables de la communauté juive réclament leur ouverture pour trancher la question, d’autant que la volonté de Benoît XVI de béatifier son prédécesseur a relancé le débat. Le Vatican promet désormais qu’elles seront ouvertes à l’horizon de 2015.

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