Nuits et brouillard dans la Chine maoïste

ANNA TOPALOFF, LUC RICHARD

(http://www.marianne.net/Nuits-et-brouillard-dans-la-Chine-maoiste_a224765.html)

Habitué à être interdit de publication dans son pays, le grand écrivain Yan Lianke a dû cette fois combattre sa propre autocensure pour raconter les conditions de (sur)vie dans un camp de rééducation par le travail pendant la Grande Famine. Rencontre avec un combattant de la liberté d’expression.


Nuits et brouillard dans la Chine maoïste
Si les livres de Yan Lianke ont tous été censurés par les autorités chinoises, c’est parce que tous ont révélé, chacun à leur manière, des scandales mettant en cause le système politique de l’Empire du Milieu. Le dernier ne fait pas exception et frappe fort. Les quatre livres s’attaquent à des pans particulièrement douloureux de l’histoire du pays : la création des « camps de rééducation par le travail » et la grande famine de Mao qui, entre 1959-1961, coûta la vie à plus de quarante millions de personnes.Lianke situe son intrigue dans l’une de ces goulags chinois où l’on rencontre une galerie de personnages désignés par un surnom symbolisant la cause de leur emprisonnement : «l’intellectuel », « le religieux », « le chercheur », et la ravissante « Musique », pianiste éprise des symphonies de Beethoven. Le directeur de cette prison à ciel à ouvert est baptisé « l’Enfant » pour souligner son jeune âge mais aussi le fait qu’il n’a aucune conscience de la cruauté de ses actes. S’il oblige les détenus à travailler vingt heures par jour, s’il organise des humiliations publiques, des exécutions sommaires et des séances de torture, c’est parce qu’il obéit aux ordres venus de Pékin.

Lianke montre parfaitement comment ses supérieurs réussissent à le persuader qu’il bien trop stupide pour porter le moindre jugement : maintenu dans un état de soumission intellectuelle, il donc prêt à asservir ses frères au nom d’un intérêt supérieur qu’il ne s’estime même pas capable de comprendre. Mais ce sont surtout les destins des prisonniers politiques qui prennent le lecteur à la gorge. Comment « le religieux » en viendra à uriner sur son unique exemplaire de la Bible dans l’espoir d’obtenir un morceau de pain supplémentaire, comment le « chercheur » finira par dénoncer « Musique », son amie la plus chère, contre la vague promesse de passer, un jour peut-être, quelques heures avec sa famille.

La descente aux enfers atteindra son point culminant quand les vivres ne seront plus acheminées depuis Pékin et que la « grande famine » s’installera durablement. A bout de forces, les détenus finiront par se jeter sur les cadavres de leurs confrères morts de faim – détruisant ainsi la dernière trace d’humanité qui leur restait.

Les quatre livres, Yan Lianke, éditions Philippe Picquier, 416 p., 20€80.

Comment l’idée d’écrire un roman sur « le Grand Bond en avant » s’est-elle imposée à vous ? 

Yan Lianke –  En 1990, à Pékin, j’ai retrouvé un ami soldat. Son unité blindée était en poste dans la province du Gansu. Un jour, les chenilles de son char ont retourné la terre sur un terrain d’exercice et de nombreux ossements sont apparus. En descendant du char, mon ami s’est rendu compte qu’il s’agissait de squelettes humains. Il s’est renseigné : de 1959 à 1962, les « trois années de catastrophes naturelles » [officiellement, c’est ainsi qu’est désignée la Grande Famine provoquée par le Grand Bond] de nombreux intellectuels étaient en camps de rééducation dans la région. Qui étaient-ils ? Comment étaient-ils morts ? On ne savait rien d’eux. Vingt ans ont passé. J’ai écrit de nombreux livres. Pendant leur écriture, je me suis beaucoup autocensuré mais ils ont quand même été interdits. Avant même qu’un écrivain résiste à un pouvoir politique, il doit résister à sa propre autocensure. J’ai alors commencé la quête intérieure d’une liberté totale d’écriture. Cette quête s’est portée sur cette histoire que j’avais en tête depuis longtemps. Voilà comment sont nés Les Quatre livres. 

Comment un écrivain lutte-t-il contre l’autocensure ? 

Yan Lianke – J’ai toujours pensé que les écrivains chinois font face à deux types de censure. L’une, extérieure, vient du pouvoir politique. L’autre est intérieure. Des deux, la seconde est la plus insidieuse. Le combat contre l’autocensure est d’autant plus violent et terrible qu’il ne se voit pas. Il se déroule en nous. Il a fallu vingt ans pour que cette histoire d’ossements humains retrouvés dans le désert mûrisse en moi. En combattant contre mon autocensure, j’ai voulu expérimenter une forme de liberté où je ne tienne pas compte des lectures qui seraient faites de mon roman. Une fois brisée cette barrière intérieure, j’ai couché en six mois cette histoire sur le papier. Votre roman mêle plusieurs voix et styles différents.

Votre émancipation fut-elle aussi une quête du style ?

Yan Lianke – Dans la société chinoise, la réalité dépasse de très loin l’absurde dans la littérature. Le style réaliste ne peut plus refléter la réalité car celle-ci est plus absurde que la fiction. J’ai donc opté pour un « réalisme magique » qui permet de contourner l’absurdité des apparences et de regarder ce qu’il se passe à l’intérieur des personnes.

Votre roman décrit le Grand Bond en avant comme la création du monde, empruntant à la Genèse puis aux Évangiles. Comme s’il était une tentative de réalisation concrète du Royaume des cieux. Faites-vous un parallèle entre christianisme et communisme ? 

Yan Lianke – Effectivement, je vois le communisme comme une dérive du christianisme. Au début du roman, le personnage religieux a la foi chrétienne pour des raisons spirituelles. Puis, pour des raisons existentielles, il change, et se met à croire en Mao. À mes yeux, il y a une matérialité très forte dans le monde oriental. Pour attirer des fidèles, une religion doit offrir des résultats matériels, tangibles. Le communisme, qui fonctionne comme une religion, propose cela avec la formule « à chacun selon ses besoins ».

Cette analyse ne fonctionne-t-elle pas plutôt avec le bouddhisme ? 

J’ai lu la Bible pour en tirer un plaisir littéraire. Et c’est un classique religieux. Vous ne trouvez pas cette dimension littéraire dans le bouddhisme où il y a une foule de canons, de classiques, alors que le christianisme est réuni en un seul livre. Dans mon roman, je me sers de la Bible à des fins littéraires, j’essaie de donner à mon histoire une portée universelle. Par ailleurs, dans la littérature moderne chinoise, la religion n’a jamais été traitée. J’ai essayé d’écrire dessus et sur l’état d’angoisse d’intellectuels qui se retrouvent en l’absence de croyance. Le bouddhisme, qui est très matérialiste, peut difficilement décrire cette situation, à la différence du christianisme.

Certains de vos livres ont été censurés par les autorités chinoises. Au-delà de cela, en Chine, le roman a beaucoup perdu de son prestige. Il suffit d’entrer dans une librairie pour voir en tête de gondole non des romans mais des manuels pour s’enrichir ou des biographies de Bill Gates. Des censeurs politiques aux thuriféraires de l’économie de marché, qui a l’influence la plus nocive ?

Dans l’Histoire chinoise, les intellectuels se rendent toujours au pouvoir. En même temps qu’ils créent leurs œuvres, ils ne songent qu’à devenir officiels. Aujourd’hui, le pouvoir économique – le marché – et le pouvoir politique sont comme deux cordes qui se resserrent en même temps autour du cou de l’écrivain. Et tout se conjugue pour que les Chinois préfèrent les oeuvres qui les distraient à celles qui les forcent à réfléchir. Moi, je ne me soucie pas du marché, donc mes œuvres ne sont pas très populaires, même si un certain nombre de lecteurs ont accès à mes livres via Internet. Je ne veux me rendre ni au pouvoir politique ni au marché. L’important est que je sois satisfait de mes livres tels qu’ils sont !

Propos recueillis par Luc Richard

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