Les poilus, héros ou victimes ?

JEAN-DOMINIQUE MERCHET – MARIANNE

(http://www.marianne.net/Les-poilus-heros-ou-victimes%C2%A0_a224351.html)

Deux écoles s’affrontent sur les soldats de la Grande Guerre. Pour l’une, ils agirent sous la contrainte ; pour l’autre, par patriotisme.


E.R.L./SIPA

E.R.L./SIPA
Pendant les quatre années de la Première Guerre mondiale, 915 soldats français sont morts chaque jour, et ce chiffre vertigineux ne représente que 15 % de l’ensemble des militaires de toute nationalité tués dans ce conflit. La faute à qui ?Alors que la France se prépare à célébrer le centenaire du début de la Grande Guerre, en 2014, la question se pose toujours, mais en des termes sans cesse renouvelés, comme s’il fallait désigner un coupable pour expliquer cette tragédie européenne. On est ainsi passé de la recherche de responsable unique (le bellicisme allemand, «l’impérialisme, stade suprême du capitalisme», l’échec des Etats-nations ?) à des questionnements sur le rôle des généraux et des politiques, vite transformés en bataille idéologique…Depuis une quinzaine d’années, les principales polémiques concernent les fusillés et les mutineries au sein de l’armée française, notamment en 1917. L’affaire éclate en 1998, lorsque le Premier ministre Lionel Jospin demande que les mutins soient «réintégrés pleinement dans notre mémoire nationale». La droite s’emporte alors, mais finit, quelques années plus tard, par lui donner raison avec Nicolas Sarkozy, qui déclara le 11 novembre 2011 dans une indifférence quasi générale que «tous furent des héros, […] même ceux qui refusèrent un jour d’avancer parce qu’ils n’en pouvaient plus». Le 11 novembre 2012, le sous-lieutenant Chapelant, fusillé le 11 octobre 1914, non pour mutinerie mais pour rédition, s’est vu attribuer la mention «mort pour la France» par le ministre des Anciens Combattants, Kader Arif.

TENIR DANS L’ENFER DES TRANCHÉES

Depuis les années 20, cette question avait été une sorte de «marqueur identitaire» pour la partie de la gauche qui gardait la nostalgie des mutins de la révolution russe de 1917 et en voyait les prodromes français dans ceux du Chemin des Dames. On entonnait la Chanson de Craonne, après le Temps des cerises et Gloire au 17e… Cette gauche en excluait une autre – celle qui, justement, gouverna la France pendant la Grande Guerre. Alors qu’en 1998 il lui proposait de célébrer Clemenceau, le secrétaire d’Etat aux Anciens Combattants Jean-Pierre Masseret (PS) s’attira cette réplique sans appel de Lionel Jospin : «Je ne suis pas clémenciste, je suis jaurésien !»Ces polémiques d’hier ont finalement cédé le pas devant les progrès de la connaissance historique. Ainsi, sur la question des fusillés, le général André Bach, ancien chef du service historique de l’armée de terre, a établi «avec une marge d’erreur de 10 %» que 550 militaires avaient été exécutés pour désobeissance, la plupart d’entre eux au début de la guerre et non en 1917. Quant aux mutineries, le jeune historien André Loez (14-18 : les Refus de la guerre, Folio Histoire, 2010) en montre à la fois toute l’ampleur et les limites. Ainsi, elles ne sont pas déclenchées pendant l’hécatombe de l’offensive d’avril 1917, mais à la suite de l’échec de cette opération – la perspective de la victoire s’éloignant une nouvelle fois.Au plan académique, les querelles tournent aujourd’hui autour de la question de savoir pourquoi les poilus ont-ils tenu dans l’enfer des tranchées. Deux écoles s’affrontent, avec talent et violence. D’un côté, des historiens (Nicolas Offenstadt, Rémy Cazals…) jugent que les soldats agirent sous la contrainte de la discipline militaire, voire sous l’emprise de l’alcool. En face, d’autres chercheurs (Annette Becker, Stéphane Audoin-Rouzeau…) privilégient le consentement, l’adhésion à la République et à la patrie. Selon la réponse, les poilus sont soit des victimes, soit des héros. Dans un cas, la porte est ouverte à la repentance collective, dans l’autre, à la célébration. On n’en finit pas…

*Article publié dans le numéro 813 du magazine Marianne paru le 17 novembre 2012.
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