Le français, prisonnier de sa grammaire depuis 500 ans

(http://www.lexpress.fr/culture/livre/le-francais-prisonnier-de-sa-grammaire-depuis-500-ans_1180494.html)

A l’origine, le latin, une langue boueuse de paysans

C’est à en perdre son latin : la glorieuse langue antique, qui , comme chacun sait, est à l’origine du français, de naissance n’avait goutte de sang noble. Selon Henriette Walter dans son Aventure des langues en Occident ce n’était « encore au IIIème siècle av. J.-C. qu’une langue de paysans, de marchands et de soldats… ». Après l’arrivée chez nous des Romains, il se transforma au contact des Gaulois, qui le parlèrent sans l’écrire, et cela donna l’ancêtre de notre baragouin actuel. « En quelques générations il était devenu un langage nouveau sans qu’on s’en fut rendu compte » enseigne, en première page de son Moyen-âge, Albert Pauphilet, professeur a la Sorbonne en 1937. Mais en aucune façon le latin n’a-t-il été jeté aux lions. Selon Alain Rey dans Mille ans de langue française, sur le sol des Gaules « contrairement à ce que l’on croit généralement, on n’a jamais cessé de parler latin ».

Sauce barbare

Alors l’arbre généalogique du français – qui trouve bien-sûr racines grecques mais aussi jusqu’en Inde antique (voir Franz Bopp, inventeur de la grammaire comparée) – se complique encore. C’est au tour des envahisseurs de l’Est de raboter la langue vaguement latinisante des vaincus rien qu’en la parlant – réalité avérée mais comme par hasard critiquée par notre professeur de la Sorbonne, qui, deux petites années avant la Seconde Guerre Mondiale, en linguistique du moins, était anti-germaniste à l’extrême. Pendant ce temps, l’occitan et d’autres, régionales ou socioculturelles, s’infiltrent de toutes parts, au goutte à goutte, mot après mot. Je visualise une espèce de blob informe ramassant tout ce qui peut lui servir sur son passage, pour l’intégrer dans son ADN, préfigurant d’un millénaire La Chose du cinéaste John Carpenter.

De la naissance des accents

Les barbares n’imposent pas leur langue mais peu à peu fluidifient le nôtre à l’oral et transmettent aux arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-etc. grands parents leur accentuation phonétique et la recette de la choucroute à l’ancienne. Désormais, de par cette prononciation modifiée, « le mot se forme autour d’une voyelle accentuée », schématise François de Closets, présentateur télé à la retraite , dans son livre Zéro faute: « L’orthographe française se retrouve donc prisonnière d’une double logique phonétique et graphique. » D’un côté, on doit écrire comme on prononce, de l’autre, on ne tient pas forcement compte de la prononciation pour écrire. Cette « transformation populaire et spontanée » changea le moindre ‘pratum’ en un pré vallonné et tout ‘hospitalem’, même le plus étoilé, en simple hôtel.

Contrecarré par Charlemagne

Les chevaliers du saint Graal de la culture antique vont mettre de l’ordre dans tout ce joli fatras, vite fait, bien fait. Toujours de Madame Walter, mais dans Le français d’ici et d’ailleurs : « L’Etat et la langue ont toujours entretenu des liens particulièrement étroits ». Charlemagne porte la responsabilité d’avoir été le premier chez nous à légiférer en la matière, réintroduisant « du latin classique dans une langue qui ne lui ressemblait plus beaucoup. » Résultat, celle-ci « s’est trouvée contrecarrée dans son évolution naturelle », constate-t-elle. Apporter à la langue de nouveaux habits, pourquoi pas… encore aurait-il fallu qu’ils fussent neufs, et qu’on les enfilasse dans le bon sens. En l’occurrence, le légendaire empereur semble avoir partagé certains traits du roi Dagobert. A partir de là, le français appartiendra au peuple et le latin aux érudits, qui considèrent ce dernier « comme leur seule langue » dixit le professeur de la Sorbonne d’avant-guerre ci-dessus mentionné.

La grammaire, pour quoi faire ?

Il en aura fallu des lustres pour que quelqu’un s’y intéresse sérieusement : le premier manuel connu de syntaxe latine rédigé en français ne remonte qu’aux années 1440. C’est aussi en ce début du XIVème siècle que Jacques Legrand, « pourtant le premier auteur a écrire une rhétorique du français, est peu enthousiaste à l’idée d’une grammaire du français. Il ne voit pas encore a quoi pourrait servir de rechercher et apprendre les règles de son langage maternel, puisque l’on peut s’en passer pour le maitriser. » explique Rey. Malgré les réticences, par bribes d’écrits épars, une table des conjugaisons par ci, un psaume ou deux alexandrins par là, cette grammaire se met pourtant à devenir réalité…

My tailor is rich

By Jove, le tailleur de notre grammaire était Anglais ! La perfide Albion en avait plus besoin que nous, afin de faciliter l’enseignement du français « à l’intention de certains milieux », pointe du doigt le sieur Rey : sur la rive insulaire de la Manche, il faisait figure de langue de prestige et d’apparat depuis la victoire de Guillaume le Conquérant à Hastings en 1066, n’est-il pas ? Divers traités scholastiques ont ainsi « préparé la voie à ce que l’on s’accorde à considérer comme la plus ancienne grammaire du français, le ‘Donait françois pur briefent entroduyr les Anglois en la droit language du Paris et de païs là d’entour’. ». Pas étonnant alors que ce fut également un Anglais, John Palsgrave, qui confectionna sur mesures la première grammaire exhaustive du français, en 1530. A partir de là, nous l’avons importée, puis sublimée, comme ce vieux costume acheté à Kings Road en 1986 et dont je n’arrive pas à me défaire, confortable bien que trop serré à la taille, autrefois très chic mais rafistolé de partout et affreusement démodé.

Le français, melting-pot linguistique

Le français est par conséquent une sorte de hotdog avec salade romaine, saucisse de Frankfort et toute la garniture, sans oublier une bonne bière brune celtique tiède pour faire passer le tout. Pure invention, on le voit clairement, la prétendue pureté du français. Une position plus généralement qualifiée « d’ethnocentrisme et de nationalisme linguistiques » par le chercheur Jean-Louis Chiss dans Initiation à la problématique structurale. Non, il faut se rendre à l’évidence, l’aïeule de notre raffiné dialecte n’avait rien d’un pur race de compétition, c’était une bâtarde comme on en rencontre rarement, ouverte aux léchouilles de n’importe quelle langue qui traine dans le coin. Mais d’aucuns pensent que c’est justement du métissage que naissent les plus beaux enfants…

En français dans le texte

Ce fut au nom du Roy et du nationalisme linguistique que l’exécutif intervient de nouveau avec force sur la langue le 15 août 1539. Avec l’aplomb d’un président du même prénom instaurant encore une nouvelle dime de plus, François 1er ordonna que « tous arrêts et procédures seraient, à partir de cette date, rédigés et prononcés exclusivement ‘en langage maternel françois et non autrement ». A partir de l’année suivante, des poètes branchés vont tenter « d’apporter un sang nouveau au français ». « L’idée que le latin est une langue morte fait son chemin. » poursuit Rey 160 pages plus loin. Entre 1540 et 1550, Joachim Du Bellay et ses amis versificateurs, affirment que « les langues ne sont pas nées une fois pour toutes dans un certain état immuable ». La première moitié du XVIe marquera le début de l’immense bond en avant du français, débouchant sur les plus belles pages de l’histoire de l’humanité écrites dans la plus belle langue qu’il est possible d’imaginer.

Mais depuis 500 ans rien n’a changé

D’accord, j’exagère peut-être un chouia là… Mais je ne suis pas le seul ! Pour la scientifique Pernette Langley, s’exprimant dans la revue Diagrammes du Monde ‘spécial été 1969’, l’évolution de la langue française entre l’an 1000 et 1500, « est beaucoup plus accentuée que dans le demi-millénaire suivant. » Maintenant vous en connaissez la raison fondamentale : elle est enchaînée à une grammaire largement périmée. Alors la citation de la fin revient à Monsieur De Closets, tout présentateur télé qu’il fut : « Les défenseurs du français sont obnubilés par l’orthographe, devenue la ligne de démarcation entre le licite et l’illicite. C’est la seule de nos institutions qui ne soit jamais contestée, jamais ridiculisée. » Je ne demande pas la lune, juste de s’asseoir autour d’une table et d’y réfléchir officiellement entre écrivains, linguistes et futuristes, comme s’il s’agissait d’une question de sécurité nationale.

Mickael Korvin

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