Les Enigmatiques Arêtes de Poisson

 

ARCHEOLOGIE – A quelques pieds sous terre comme derrière son bureau, Emmanuel Bernot se départit rarement de son flegme. Archéologue, il est responsable à Lyon d’une opération passionnante sous la colline de la Croix-Rousse : le réseau souterrain des «arêtes de poisson». Un vrai mystère, qu’il retourne en tous sens depuis des mois. Des études avaient permis de poser une forte hypothèse au milieu du 16e siècle, mais de récentes découvertes viennent de relancer l’incertitude. Quand on lui demande s’il est particulièrement excitant de travailler sur une telle énigme, il répond sobrement «oui»…

Les galeries partent du Rhône et remontent vers le plateau, 35 mètres plus haut. On les appelle «arêtes de poisson» car, à intervalles très réguliers, des tunnels sont raccordés perpendiculairement à cette colonne vertébrale. Ils partent de chaque côté et s’enfoncent sur un peu plus de 160 mètres, puis s’arrêtent net par un mur. Plus haut, le réseau se raccorde sur deux autres galeries qui desservent de vastes salles voûtées, pour la plupart affaissées. A quoi tout cela a-t-il bien pu servir ? Qui l’a construit ? A quelle époque ? «On ne connaît rien de semblable, soupire Emmanuel Bernot, à quelque période que ce soit.» Les archéologues ont profité du percement du deuxième tunnel de la Croix-Rousse pour engager une campagne de fouilles et arpenter longuement les galeries.

La plus basse se trouve sous le niveau du fleuve, noyée dans une eau très claire, sans doute le ruissellement des sources, peut-être aussi la nappe phréatique filtrée par le caillebotis du Rhône. Les archéologues, qui n’ont jamais pu aller au bout de ce boyau, se demandent s’il se termine par une porte murée ; cela signifirait que le réseau desservait le fleuve. En partant de cette partie immergée, les galeries se visitent en remontant. C’est assez sportif. Des intersections partent vers la droite, vers la gauche, vers le haut, vers le bas. Il y a des marches de pierre, des escaliers. Largement de quoi se perdre pendant quelques jours.

Il est délicieux d’éteindre sa frontale pour savourer le silence, à peine troublé par le ruissellement des sources, le cliquetis des gouttes. Il fait 14 degrés, été comme hiver, l’air est humide, les galeries sombres et silencieuses. La cave idéale en somme.

Des traces de doigts

En rallumant la frontale, on observe des signes laissés dans le mortier par les bâtisseurs. Des traces de doigts, parfois d’enfants ; le triangle d’une truelle ; des lettres incompréhensibles, épigraphes que des spécialistes essaient de déchiffrer. Des graffitis récents aussi, car les arêtes de poisson sont accessibles pour celui qui connaît les accès. Des dessins, des messages d’amoureux qui ont laissé des souvenirs aux murs. Les arêtes elles-mêmes, dans le bas du réseau, sont plutôt épargnées. Il y en a 32, toutes de la même longueur, de la même largeur.

Pourquoi avoir construit 32 petits tunnels s’achevant par un mur ? Des générations de Lyonnais se sont heurtés à ce mystère, à mesure que des petits bouts du réseau étaient découverts.

En 1651, un fontainier est tombé sur une galerie haute du réseau, en cherchant à capter les sources de la Croix-Rousse pour alimenter des fontaines. Il s’est contenté d’utiliser le boyau, sans chercher plus loin. Un siècle plus tard, Jacques-Germain Soufflot a trouvé à son tour un bout de l’ouvrage, en construisant l’un des premiers immeubles des berges du Rhône.

Et ainsi pendant trois cents ans, des architectes et des ouvriers sont tombés régulièrement sur de nouvelles parties de l’ouvrage, que les fondations de leurs immeubles ont éventrées. Pour finir, on a découvert que les arêtes du bas étaient reliées au réseau des salles voûtées, et que l’ensemble faisait deux kilomètres. Mais on n’était pas plus avancé.

 

 

Une pierre un peu rouge

Au milieu du XXe siècle, la ville a fait dégager les galeries pour drainer la colline, éviter la constitution de poches qui fragilisaient le sol et risquaient de provoquer des effondrements. L’ouvrage a été en partie bétonné, mais le curage a fait disparaître tous les matériaux archéologiques permettant de le dater. Il a fallu donc travailler sur ce qu’il restait : le mortier, les moellons calcaires qui forment les voûtes et les murs dont la pierre semble spécifique, un peu rouge.

Les archéologues ont, un temps, pensé que la matière provenait du Mont d’Or voisin, utilisée massivement à Lyon à partir du milieu du XVsiècle. Cela permettait de fixer une date butoir. Entre cette époque et la découverte de la première galerie par le fontainier, il restait deux siècles à explorer dont un épisode qui a passionné les archéologues : en 1564, à la demande de Catherine de Médicis, le roi a fait construire sur le plateau de la Croix-Rousse une citadelle pour pacifier la ville après les guerres de religions. L’ouvrage fut détruit en 1585, à la demande des Lyonnais, car il nuisait à leur commerce. Le roi a accepté, à condition qu’ils prennent en charge les frais de démolition et les rentes versées aux propriétaires expropriés en 1564.

La citadelle a donc disparu, jusqu’à la dernière pierre. Lyon l’a effacée de sa mémoire. Le seul plan qu’il en restait a été retrouvé par miracle à Turin. Sans traces de souterrain.

Comme il s’agissait d’un ouvrage royal, on ne trouve que peu de restes de la construction de la citadelle dans les archives lyonnaises. Surtout des lettres échangées entre le roi et les gouverneurs de Lyon et de la citadelle, précise Cyrille Ducourthial, archéologue chargé des recherches documentaires. Des échanges où il est question de la solde des soldats ; des armes nombreuses à Lyon, alors ville frontière, et que le roi voulait réunir dans la citadelle ; ou encore des paillasses des soldats qu’il faut changer à cause de la peste. Une chronique fait aussi mention d’une «ancienne caverne», que personne ne connaît à Lyon, et qui est sûrement antérieure à la citadelle.

Mais, faute d’écrits plus précis, les archéologues sont contraints aux supputations et recoupements. Les souterrains peuvent-ils avoir été créés avec la citadelle ? Cela reste une hypothèse, le réseau semblant, par endroits, correspondre au tracé des murs d’enceinte.

Les galeries auraient servi à acheminer discrètement hommes ou marchandises depuis le Rhône. Mais les arêtes, ces courts tunnels ? Par défaut, les archéologues imaginent un espace de stockage. Pour y mettre quoi ? «Il n’y a aucune trace d’utilisation, d’entreposage ou d’éclairage, explique Emmanuel Bernot. Comme si le réseau avait été oublié à peine construit.»

Autre interrogation : la soixantaine de puits qui perçaient l’ouvrage. Certains ont pu servir de repères topographiques avant de creuser ou pour acheminer les matériaux. «Mais ils sont trop nombreux pour ne pas avoir eu une autre fonction», murmure l’archéologue. Pour l’instant, elle lui échappe.

 

 

Des fragments de charbon

Récemment, les archéologues ont découvert que le calcaire des moellons de l’ouvrage ne venait pas du Mont d’Or, mais probablement des environs de Mâcon.Ce qui du coup relance complètement l’incertitude sur la date de construction. Les arêtes peuvent aussi bien remonter à l’antiquité. Le mystère devient crispant.

Depuis quelques jours, une machine a commencé à manger le bas de la colline. Elle grignotera quatre bouts d’arêtes ainsi que le coude d’une galerie. Gilles Buna, adjoint (vert) à l’urbanisme, assure que les dégâts seront mineurs. En contrepartie, une partie du réseau pourrait être aménagée pour des visites, après la livraison du tunnel, prévue début 2014. D’ici là, les archéologues auront peut-être avancé. Ils auront reçu les analyses de fragments de charbon, pour le datage au carbone 14, et d’autres précisions sur le calcaire qui servait au mortier. De quoi peut-être dater enfin ce fichu réseau, comprendre à quoi il servait. Et faire perdre son flegme à l’archéologue ?
Olivier BERTRAND

 

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